Inspiration pour la liberté

Lettre du (dé)confinement n°8

11 mai ! Nous y sommes.

Date qui a d’abord été un horizon salutaire pour beaucoup d'entre nous :  fin du confinement strict, une lumière au bout du tunnel qui permettait de mieux supporter les jours restants jusqu'à la liberté ! Liberté ? Cette date a également fait couler beaucoup d'encre… serons-nous prêts ? Mais, y-a-t-il un équilibre possible entre liberté et sécurité sanitaire ?

C'est le défi qui nous est proposé, c'est le défi de notre responsabilité les uns vis-à-vis des autres, les uns pour les autres. Notre liberté est l'une des manifestations les plus remarquables de notre dignité. Cette crise nous aidera peut-être à la vivre plus largement, davantage conscients de notre vulnérabilité et de notre interdépendance, de notre rôle dans la liberté et la dignité d'autrui.

Quelle douleur d'avoir été privés de nos liens avec nos plus proches ! Mais quelle consolation de ce don de la liberté qui a déjà guidé tant d'initiatives de solidarité pendant le confinement et qui, nourrie de responsabilité pour autrui, fera, nous l'espérons, grandir notre société. Invitation à l'antique phronesis d'Aristote, souvent traduite par « prudence », qui n'est pas un principe d'inaction ou d'évitement de tous les dangers, mais cette sagesse pratique, cette habileté vertueuse, qui conduit au bonheur.

Respirer la liberté par l'art

Bansky - Bande de Gaza - 2005 une fenêtre sur la liberté
Bansky (street art), sur le mur de Gaza, 2005

Respirer par la littérature...

Samedi soir, minuit et demi. […] Ce matin en longeant à bicyclette le Stadionkade, je m’enchantais du vaste horizon que l’on découvre aux lisières de la ville et je respirais l’air qu’on ne m’a pas encore rationné. Partout des pancartes interdisaient aux Juifs les petits chemins menant dans la nature. Mais au-dessus de ce bout de route qui nous reste ouvert, le ciel s’étale tout entier. On ne peut rien nous faire, vraiment rien.

On peut nous rendre la vie assez dure, nous dépouiller de certains biens matériels, nous enlever une certaine liberté de mouvement tout extérieure, mais c’est nous-mêmes qui nous dépouillons de nos meilleures forces par une attitude psychologique désastreuse. En nous sentant persécutés, humiliés, opprimés. En éprouvant de la haine. En crânant pour cacher notre peur. On a bien le droit d’être triste et abattu, de temps en temps, par ce qu’on nous fait subir : c’est humain et compréhensible. Et pourtant la vraie spoliation c’est nous-mêmes qui nous l’infligeons.

Je trouve la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’homme. (...)

Etty Hillesum, Une vie bouleversée, Points, 1995 [1941-1943], p. 132


Il faut choisir : se reposer ou être libre

Thucydide


Liberté entre
Egalité et Fraternité.
Cette fois-ci

Haïku de Claire Caumartin


Chapitre VI : Quelle espèce de despotisme les nations démocratiques ont à craindre.

Je pense donc que l’espèce d’oppression, dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde ; nos contemporains ne sauraient en trouver l’image dans leurs souvenirs. Je cherche en vain moi-même une expression qui reproduise exactement l’idée que je m’en forme et la renferme ; les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tâcher de la définir, puisque je ne peux la nommer.

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu'à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.

Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation a n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.

J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la souveraineté du peuple.

Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies : ils sentent le besoin d’être conduits et l’envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l’un ni l’autre de ces instincts contraires, ils s’efforcent de les satisfaire à la fois tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant, mais élu par les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souveraineté du peuple. Cela leur donne quelque relâche. Ils se consolent d’être en tutelle, en songeant qu’ils ont eux-mêmes choisi leurs tuteurs. Chaque individu souffre qu’on l’attache, parce qu’il voit que ce n’est pas un homme ni une classe, mais le peuple lui-même, qui tient le bout de la chaîne.
Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent.

Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s’accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c’est au pouvoir national qu’ils la livrent. Cela ne me suffit point. La nature du maître m’importe bien moins que l’obéissance.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835

... et la philosophie

Le besoin de vision. La réactivité menace de devenir un mode piégé de « démocratie directe ». Réactivité émotionnelle, abrupte, délirante, sommaire, vindicative ou perverse etc., chacun veut croire qu’il sera entendu. A ces appels hyper-individuels de vécu réactif, l’autorité publique ne répond guère que par des thérapies d’urgence, à coups de témoignages d’experts, une manière de contrecarrer le pouvoir émotionnel des signes de souffrance par le pouvoir consolateur des signes d’un savoir souverain. Mais la démocratie y perd son besoin de vision et même de visionnaires. Une vision ouvre un horizon transpolitique qui donne du mouvement pour avancer (vers une humanité accomplie, le bonheur pour nos descendants, l’harmonie entre l’homme et le monde, l’élévation de la conscience morale, l’avènement de la paix…), et qui offre une solidarité culturelle aux citoyens d’un même mode de vie politique. Une vision est une conscience de soi créatrice d’énergie collective.

La démocratie sait pourtant se vivre en régime de finitude ; son inachèvement accepté donne l’élan pour se projeter plus loin, plus haut, en visant une vérité et une justice qui seront toujours au-delà de l’effort, jamais acquises, jamais possédées. Sa grandeur est, d’une certaine façon, de se sentir menacée, et menacée d’abord par elle-même, sentiment inspirant une prudence qui est à la fois une politique et une morale.

Monique Castillo, Faire renaissance, une éthique publique pour demain, 2016, pp. 241-242


Nous avons tendance à penser spontanément que ma liberté s'arrête là où commence celle des autres. Une telle vision banale des choses fait de chacun de nous des êtres dont la liberté serait fermée par celle d'autrui. Chacun poursuivrait dans un univers fermé des désirs, des rêves. Mais mes désirs rencontrent ceux d'autrui ; si deux êtres désirent le même terrain, la même place, la même femme..., il y a conflit. Le conflit que je peux avoir avec l'autre ne peut alors être résolu que grâce à l'intervention d'un tiers : un tiers impartial […]. Renversons le propos : ma liberté commence là où commence celle de l'autre. L'altérité est la porte de la liberté. L’accueil, l'acceptation de l'autre dans sa différence accroissent ma liberté plus qu'elles ne la diminuent. Mais ces termes d'accueil, d'acceptation, sont un peu éculés. Le terme qui convient est celui de reconnaissance. 

Bernard Piettre, Altérité, 2015

Respirer la liberté par la musique

I wish I knew how it would feel to be free - Nina Simone

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