Inspiration pour l’essentiel

Essentiel mon commerce de proximité ? essentiel le fleuriste ? le théâtre, le cinéma, le musée ? Fermeture des commerces, chômage partiel voire total lors des confinements pour les activités dites « non essentielles »… « Nous vaincrons cette pandémie quoiqu’il en coûte »…

Que risquons-nous d’entendre ? Que la grande majorité des activités professionnelles qui nous animent et nous occupent à raison de 10 heures par jour ne sont pas essentielles aux êtres que nous sommes et à la société ? Que tout ce qui n’a pas directement trait à notre santé physique serait superflu ?

A l’heure où d’aucuns semblent séparer selon un schéma bien découpé ce qui est essentiel dans nos vies, pour nos vies, de ce qui ne l’est pas, nous nous interrogeons. Nous avons certes redécouvert l’infinie nécessité de certains métiers trop souvent méprisés jusque-là : aides-soignants, caissiers, livreurs. Mais pouvons-nous pour autant définir ce qui est essentiel pour chacun de nous, êtres « divers et ondoyants* », pétris de naturel et de spirituel, mus par nos liens aux autres et nos émotions ?

Sans remettre en cause l’indispensable prudence pour éviter un triage inhumain dans des hôpitaux saturés, ou la nécessité d’assurer nos besoins primaires d’alimentation et de sécurité, … nous invitons par la musique, la poésie et la réflexion d’auteurs à nous rappeler que l’essentiel, pour chacun, reste « invisible pour les yeux** » et est reflet de son mystère et de sa liberté.

* Michel de Montaigne

** Antoine de Saint-Exupéry


S'inspirer par l'art pour retrouver l'essentiel

Camille Claudel - La valse, une oeuvre pour retrouver l'essentiel
La valse, Camille Claudel (1864-1943), 1883 à 1901

Camille Claudel aurait pu ne jamais être connue du grand public. Et nous aurions manqué ses œuvres réalistes, sensuelles, aériennes.

Cette valse symbolise sa folle passion pour son maître et amant Auguste Rodin et le tourbillon que cette relation signifiait, toujours à la limite de la chute...


Respirer par la poésie...

[...]

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.

Paul Éluard (1895 - 1952), 1942


Amis, je me remets à travailler ; j'ai pris
Du papier sur ma table, une plume, et j'écris ;
J'écris des vers, j'écris de la prose ; je songe.
Je fais ce que je puis pour m'ôter du mensonge,
Du mal, de l'égoïsme et de l'erreur ; j'entends
Bruire en moi le gouffre obscur des mots flottants ;
Je travaille.

Ce mot, plus profond qu'aucun autre,
Est dit par l'ouvrier et redit par l'apôtre ;
Le travail est devoir et droit, et sa fierté
C'est d'être l'esclavage étant la liberté.
Le forçat du devoir et du travail est libre.
(…)
Je travaille. A quoi ? Mais... à tout ; car la pensée
Est une vaste porte à chaque instant poussée
Par ces passants qu'on nomme Honneur, Devoir, Raison,
Deuil, et qui tous ont droit d'entrer dans la maison.
(…)
Le travail, cette chose inexprimable, faite
De vertige, d'effort, de joug, de volonté,
Vient quand nous l'appelons, nous jette une clarté
Subite, et verse en nous tous les généreux zèles,
Et, docile, ardent, fier, ouvrant de brusques ailes,
Écartant les douleurs ainsi que des rameaux,
Nous emporte à travers l'infini, loin des maux,
Loin de la terre, loin du malheur, loin du vice,
Comme un aigle qu'on a dans l'ombre à son service.

Victor Hugo (1802-1885), in Toute la lyre


...la littérature...

La science efface des frontières. Elle les rend floues. Frontières entre la matière et le vivant… entre l’animal et l’humain… entre le corps et l’esprit… Elle transforme ces frontières en seuils, en transitions… Frontières anciennes, qui séparaient. Frontières nouvelles, lieux de passage, d’émergence, de transformation, de métamorphoses…

Mais ces transmutations, dans ces métamorphoses, le vivant est toujours autre que la matière qui le compose, l’humain est toujours autre que le vivant dont il émerge, et la vie intérieure, la conscience, la mémoire et les rêves vivent de leur propre existence dans et hors de ce corps qui les fait naître et qu’ils animent.

Nous sommes faits de poussière d’étoiles, mais ce qui brille en nous est d’une autre nature que ce qui brille dans les étoiles.

Et comme les étoiles, « nous ne traversons ce monde qu’une fois », disait Gould. À notre manière unique et singulière. Vivante et humaine.

Jean-Claude Ameisen, Dans la lumière et les ombres. Darwin et le bouleversement du monde, 2008


...le témoignage essentiel...

Tous, nous étions nus. Si cela n’était pas tout à fait vrai physiquement, cela l’était réellement. Pas de grade, pas de dignité, pas de fortune. On nous avait confisqué toutes nos apparences. Chaque bonhomme réduit à lui-même, à ce qu’il était pour de bon : cela faisait, croyez-moi, un vrai prolétariat.

Il fallait pourtant bien se retrouver dans la foule, savoir à qui parler. Le camp, c’était le baquet de la sorcière : pêle-mêle on y avait jeté le moine bénédictin, le berger kirghize qui, trois fois par jour, priait Allah face contre terre, le professeur de la Sorbonne, le maire de Varsovie, le contrebandier espagnol, ceux qui avaient tué leur mère, ceux qui avaient violé leur fille, ceux qui s’étaient fait arrêter pour empêcher la mort de vingt autres, les savants, les simples d’esprit, les héros et les lâches, bref les bons et les mauvais. Seulement – il fallait s’y faire – toutes ces catégories-là étaient mortes. Nous étions entrés dans un autre monde. […]

Nous avions nos riches à Buchenwald. (…) Leur richesse n’était pas faite de courage. Le courage, c’est toujours suspect, ou alors c’est la conséquence d’autre chose. Les riches, c’étaient ceux qui, d’une façon ou d’une autre, ne pensaient pas à eux-mêmes, ou bien alors y pensaient rarement, pendant une minute ou deux, en cas d’urgence. C’étaient ceux qui avaient renoncé à cette idée absurde que le camp de concentration, c’était la fin de tout, un morceau d’enfer, une punition injuste, un tort qui leur était fait et qu’ils n’avaient pas mérité. C’étaient ceux qui avaient faim, froid et peur comme tout le monde, qui n’hésitaient pas à le dire, à l’occasion (pourquoi cacherait-on des choses aussi vraies), mais qui finalement s’en moquaient. Les riches, c’étaient ceux qui n’étaient pas là.

Jacques Lusseyran, Et la lumière fut, 2016

Ce que j’ai vécu fait que mon approche de la musique ne peut pas être intellectuelle. Ce que je cherche en jouant, c’est à parler aux gens, à leur dire quelque chose, à leur montrer toutes les beautés d’une œuvre, à les toucher. Aussi le public est-il essentiel pour moi. Certains de mes confrères déclarent jouer pour eux plutôt que pour le public. Lorsque je joue, mon but est au contraire de partager avec lui. L’humanité est la vérité de la musique. Ce qui compte, c’est cette personne, là, qui n’est pas musicienne et que ce soir, peut-être, je vais réussir à toucher, à qui je vais faire entrevoir une partie de son humanité que jusqu’ici elle ignorait, peut-être, et qui la conduira, qui sait, un jour elle aussi à dire : « Non ! » lorsqu’elle comprendra que l’essentiel est en jeu.

Zhu Xiao-Mei, La Rivière et son secret, 2007


La philosophie pour interroger l'essentiel

C’est d’une hétérogénéité kaléidoscopique qu’il faudrait parler pour le bien rendre compte, les proportions d’être et d’avoir, d’esprit et de nature, de mêmeté et d’altérité ne cessant de changer en lui. Car bien que je n’aie qu’un corps et qu’on le dise « propre » il est le lieu de tant de métamorphoses que même en mon corps « propre » se fait sentir le sourd travail de l’autre.

Ni le monisme ni le dualisme ne rendent justice à cette hybridité, cette bâtardise, ce caractère ondoyant, divers, bariolé, bigarré de l’humaine condition. Car oui en l’homme s’unissent le corps et l’âme et au-delà en lui le naturel et le spirituel. (…)

Or l’union en l’homme du naturel et du spirituel n’est pas statique, mais dynamique. Il n’y a pas une partie de l’homme qui serait naturelle, une autre spirituelle. Il est créature définitivement impure parce qu’en lui le corporel et le spirituel ne cessent de s’unir puis de se séparer, nulle synthèse ne pouvant jamais durablement les harmoniser (…) une corporéité toujours déjà orientée vers l’esprit, une spiritualité toujours encore plongée dans le corps.

Eric Fiat, Corps et âme. Ou : qu’un peu d’incarnation, ça peut pas faire de mal…, 2015


La plus haute culture de l’âme reste aride et stérile au fond, à moins que ces petites rencontres ne reçoivent de nous ce qui leur revient et sécrètent, jour après jour des eaux vives qui irrigueront l’âme, de même qu’en son fonds intime la puissance la plus immense n’est qu’impuissance si elle n’est pas secrètement l’alliée de ces contacts tout à la fois humbles et secourables avec un étant étranger et pourtant proche.

Martin Buber , Le chemin de l’Homme, 1948


Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux. - L'essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir. - C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante. - C'est le temps que j'ai perdu pour ma rose... fit le petit prince, afin de se souvenir. - Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l'oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose... - Je suis responsable de ma rose... répéta le petit prince, afin de se souvenir.

Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, Chap. 21, 1943


...la minute philosophique

Le 27 avril dernier, Géraldine Mosna-Savoye nous invitait à réfléchir à la notion d'essentiel dans son journal de la philo.


S'inspirer par la musique et retrouver l'essentiel

disques vinyl pour retrouver l'essentiel par la musique

La musique de l'inspiration de cette semaine nous est offerte par Masaka Kids Africana, Plus que de la musique, c'est une invitation à la danse que nous propose ce collectif d'enfants ougandais, issus d'orphelinats du pays.

Une énergie magique, un regard brillant, la joie, l'essentiel !

***

Inspiration pour le goût des choses

Une invitation à garder ou retrouver le goût des choses, des petites choses, des petits événements qui nous font ressentir que nous sommes vivants, que la vie nous appelle, en nous et autour de nous.

Petites choses qui peuvent si nous y prêtons attention se transformer en émerveillement et donc en joie : un morceau de musique, un oiseau que nous apercevons depuis notre fenêtre, le passage d’un livre, un fruit délicieux, un geste d’affection, un regard souriant, une parole échangée, une pensée qui nous surprend et nous rend présents de merveilleux paysages ou souvenirs avec des êtres aimés…

Une invitation donc à vivre au présent, et ainsi apprécier, savourer, croquer, se délecter de tout ce qui peut nous élancer, animer ou ranimer, car « a la vie éternelle celui qui vit dans le présent* ».

Une invitation à faire de nos manques actuels, de nos incertitudes, une source joyeuse de désirs qui transformeront l’avenir… mais aussi notre aujourd’hui.

Beau voyage !

*Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus

S'inspirer par l'art pour retrouver le goût des choses

Albert Auguste Fourié, le repas de noces à Yport, pour retrouver le goût des choses
Un repas de noces à Yport, Albert Auguste Fourié, 1886

Peintre, illustrateur et sculpteur, Albert Auguste Fourié (1854-1937) est un artiste français de style néo-impressionniste.

Respirer par la poésie...

Les pas

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu’ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux ! … tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l’apaiser,
A l’habitant de mes pensées
La nourriture d’un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d’être et de n’être pas,
Car j’ai vécu de vous attendre,
Et mon cœur n’était que vos pas.

Paul Valéry (1871 - 1945), Charmes, 1922


...la littérature...

On entre dans la cave. Tout de suite, c’est ça qui vous prend. Les pommes sont là, disposées sur les claies – des cageots renversés. On n’y pensait pas. On n’avait aucune envie de se laisser submerger par un tel vague à l’âme. Mais rien à faire. L’odeur des pommes est une déferlante. Comment avait-on pu se passer si longtemps de cette enfance âcre et sucrée ?

              Les fruits ratatinés doivent être délicieux, de cette fausse sécheresse où la saveur confite semble s’être insinuée dans chaque ride. Mais on n’a pas envie de les manger. Surtout ne pas transformer en goût identifiable ce pouvoir flottant de l’odeur. Dire que ça sent bon, que ça sent fort ? Mais non. C’est au-delà… Une odeur intérieure, l’odeur d’un meilleur soi. (…)

              Mais le parfum des pommes est plus que du passé. On pense à autrefois à cause de l’ampleur et de l’intensité, d’un souvenir de cave salpêtrée, de grenier sombre. Mais c’est à vivre là, à tenir là, debout. On a derrière soi les herbes hautes et la mouillure du verger. Devant, c’est comme un souffle chaud qui se donne dans l’ombre… L’odeur des pommes est douloureuse, c’est celle d’une vie plus forte, d’une lenteur qu’on ne mérite plus.

Philippe Delerm, La première gorgée de bière, 1997


...entre poésie et littérature...

L’oiseau. Les oiseaux. Il est probable que nous comprenons mieux les oiseaux depuis que nous fabriquons des aéroplanes.

Le mot OISEAU : il contient toutes les voyelles. Très bien, j’approuve. Mais, à la place de l’s, comme seule consonne, j’aurais préféré l’L de l’aile : OILEAU, ou le V du bréchet, le V des ailes déployées, le V d’avis : OIVEAU. Le populaire dit Zozio. L’S je vois bien qu’il ressemble au profil de l’oiseau au repos. Et OI et EAU de chaque côté de l’S, ce sont les deux gras filets de viande qui entourent le bréchet.

Leur déploiement nécessite leur déplacement en l’air, et réciproquement. C’est alors que s’aperçoit l’envergure dont ils sont capables (non pour la montrer). Ils étonnent à la fois par leur vol (commençant brusquement, souvent capricieux, imprévu) et par le développement de leurs ailes. A peine a-t-on le temps de revenir de sa surprise que les voilà reposés, recomposés (recomposés dans la forme simple, plus simple, de leur repos). Il y a d’ailleurs une perfection de forme dans l’oiseau replié (comme un canif à plusieurs lames et outils) qui contribuent à prolonger notre surprise…

Calligramme de Francis Ponge

Francis Ponge,

La rage de l’expression, « Notes prises pour un oiseau », 1953


Helen aimait beaucoup le jardin. Elle aimait l’odeur du chèvrefeuille et celle des roses grimpantes qui montaient le long de la maison. Elle aimait toucher les feuilles épaisses et légèrement piquantes des bordures du buis. Elle sentait sur ses bras, sur ses mains, la chaleur du soleil et elle percevait très bien les vibrations de l’air bourdonnant d’abeilles, ou le rapide passage des oiseaux mouches qui volaient autour d’elle, nullement effarouchés et ravissants.
              Au bord du puits, le jardinier était précisément en train de tirer de l’eau. Ann conduisit Helen auprès de lui, et remit encore une fois la fameuse tasse dans les mains de l’enfant, puis elle fit couler un peu de l’eau du seau dedans. Le premier réflexe d’Helen, furieuse, dut de jeter la tasse. Mais elle aimait la sensation de fraicheur qui régnait au bord du puits, et elle aimait le froid de l’eau. Elle s’amusait souvent à faire couler de l’eau sur sa main. Ann prit alors cette main et y épela le mot : E-A-U, lentement d’abord, puis de plus en plus vite. Brusquement, Helen laissa tomber la tasse. Elle demeura absolument immobile, rigide, respirant à peine. Elle SAVAIT. Elle avait compris, elle avait enfin compris ! Une sorte de révélation confuse, puis très claire, lui était venue soudain, une pensée nouvelle s’était mise à tourner dans sa tête :
              « E-a-u ! e-a-u ! cette chose merveilleusement fraiche, cette chose amie, c’était e-a-u ? »

Lorena A. Hockok, L’histoire d’Helen Keller, 1997


...la philosophie...

Tant qu’on désire on peut se passer d’être heureux ; on s’attend à le devenir : si le bonheur ne vient point, l’espoir se prolonge, et le charme de l’illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état (le désir) se suffit à lui-même, et l’inquiétude qu’il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux.

En effet, l’homme, avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu’il désire, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, le modifie à son gré, et c’est ce qui fait de l’imagination sa passion la plus douce. Mais tout ce prestige disparaît devant l’objet même ; rien n’embellit plus cet objet aux yeux du possesseur ; on ne se figure point ce qu’on voit ; l’imagination ne pare plus rien de ce qu’on possède, l’illusion cesse où commence la jouissance. Et voilà pourquoi le pays des chimères est en ce monde le seul digne d'être habité.

Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, VI° Partie, Lettre VIII, 1761


On ne peut dire, à proprement parler, qu'il y ait trois temps, le passé, le présent et le futur ; mais peut-être serait-il plus juste de dire : il y a trois temps, le présent des choses passées, le présent des choses présentes, le présent des choses futures. Ces trois choses existent en effet dans l'âme, et je ne les vois pas ailleurs : le présent des choses passées, c'est leur souvenir ; le présent des choses présentes, c'est leur vue actuelle ; le présent des choses futures, c'est leur attente.

Augustin, Confessions, XI, xx, 397-401


Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours. Ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt. Nous sommes si imprudents que nous errons dans des temps qui ne sont pas les nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient.

Pascal, Pensées, B172, 1669


Le goût des choses et la temporalité selon Wittgenstein

"Où va le présent quand il devient passé, et où est le passé ?". Dans quelles circonstances cette question a-t-elle quelque chose de séduisant ? [...] Il est clair que cette question survient le plus facilement quand nous nous préoccupons de cas où des choses s'écoulent devant nous, comme des rondins qui descendent le cours d'une rivière.
Dans un tel cas, nous pouvons dire que les rondins qui sont passés devant nous sont tous en aval vers la gauche, et que les rondins qui passeront devant nous sont tous en amont vers la droite. Nous utilisons alors cette situation comme comparaison pour tout ce qui se produit dans le temps, et incorporons cette comparaison dans notre langage lorsque nous disons "l'événement présent passe" (un rondin passe), ou "l'événement futur va arriver" (un rondin va arriver). Nous parlons du flux des événements et aussi du flux du temps, la rivière sur laquelle les rondins descendent. [...]
Ainsi en arrivons-nous à être obsédés par notre symbolisme : nous sommes plongés dans la perplexité par une analogie qui nous entraîne irrésistiblement.

Wittgenstein, le Cahier Brun, 107-108, 1934-1935


Si on entend par éternité non la durée infinie mais l’intemporalité alors a la vie éternelle celui qui vit dans le présent. (6. 4311)

Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 1921

S'inspirer par la musique et retrouver le goût des choses

disques vinyl pour retrouver le goût des choses par la musique

La musique de l'inspiration de cette semaine nous est offerte par Bïa, une chanteuse brésilienne qui vit entre la France et le Québec, et nous transporte, en français, sur une ballade très apaisante issue de l'album Sources, édité en 2000.

***

Inspiration pour le lien

Garder le lien. Malgré les gestes barrière et la distanciation sociale rebaptisée physique quand a été dénoncé le risque dramatique d’isolement des personnes qui lui était sous-jacent.

Comment ? Pourquoi ? Mais quels liens ? Qu’est-ce qui nous relie au juste ?

C’est ce que nous vous proposons d’explorer cette semaine. Un voyage au fil des liens, visibles ou invisibles, immanents, éternels, essentiels… qui nous unissent aux autres êtres mais aussi aux autres espèces, à la nature et au Cosmos. Tout est lié, nous le voyons aussi par la crise que nous traversons qui touche le monde et chacun de manière intime. L’heure nous semble alors à l’unité, à la synthèse, à la générosité pour sortir ensemble et grandis de cette épreuve mais aussi pour honorer enfin pleinement la dimension relationnelle de l’Homme.

Beau voyage !

S'inspirer par l'art pour créer du lien

Les liens invisibles de Hanna Sidorowicz
Les liens invisibles, Hanna Sidorowicz

Respirer par la poésie...

L'invisible lien

L'invisible lien, partout dans la nature,
Va des sens à l'esprit et des âmes aux corps ;
Le chœur universel veut de la créature
Le soupir des vaincus ou l'insulte des forts.

L'invisible lien va des êtres aux choses,
Unissant à jamais ces ennemis mortels,
Qui, dans l'anxiété de leurs métamorphoses,
S'observent de regards craintifs ou solennels.

L'invisible lien, dans les ténèbres denses,
Dans le scintillement lumineux des couleurs,
Eveille les rapports et les correspondances
De l'espoir au regret, et du sourire aux pleurs.

L'invisible lien, des racines aux sèves,
Des sèves aux parfums, et des parfums aux sons,
Monte, et fait sourdre en nous les sources de nos rêves
Parfois pleins de sanglots et parfois de chansons.

L'invisible lien, de la terre aux étoiles,
Porte le bruit des bois, des champs et de la mer,
Léger comme les cœurs purs de honte et sans voiles,
Profond comme les cœurs pleins des feux de l'enfer.

L'invisible lien, de la mort à la vie,
Fait refluer sans cesse, avec le long passé,
La séculaire angoisse en notre âme assouvie
Et l'amour du néant malgré tout repoussé.

Léon Dierx (1838-1912), in Les lèvres closes


...la philosophie...

En son phénotype, son génotype, par son environnement et son évolution, tout organisme porte en soi présence, voisinage ou trace des autres vivants et du monde. Tout se passe comme si telle espèce, dont la nôtre, courait un fil de trame qui rencontre tour à tour mille autres fils de chaîne et quelquefois tous. La communauté des vivants et l’ensemble du monde inerte se projettent obliquement sur cet organisme, nouvelle partie totale.

Michel Serres, Relire le relié, Le Pommier, 2019, p. 212.


Le dualisme … découle, justement, de l’idéal analytique dont le modèle ne cesse de nous orienter depuis l’aurore grecque (…) Nous connaissons sous les lumières de ces distinctions. Or, dès le commencement de ces lignes, j’annonçai la fin de cette ère et le début d’un temps où les synthèses, les liaisons, les réseaux de tous ordres présideront à nos actes et à nos pensées. Pourquoi ?

Parce que tous les problèmes contemporains se présentent comme transversaux par rapport à ces éléments épars, découpés, dispersés (…) et ne peuvent trouver de solutions qu’à plusieurs, représentants d’opinions, de propriétés ou d’expertises divergentes, sous l’influence douce d’un facilitateur, porteur de ce nouvel art de penser. L’art de tisser, voire de nouer, celui de négocier remplacent le discours de la méthode.

Michel Serres, Relire le relié, Le Pommier, 2019, p. 220-221.


« La structure de fait de chaque homme réel ne serait pas concevable si nous l’isolions des liens que d’autres nouèrent avec lui, qu’il noua lui-même avec d’autres. Jamais l’indépendance de l’homme ne cessa d’être mieux qu’une limite apportée à l’interdépendance, sans laquelle aucune vie humaine n’aurait lieu »

Georges Bataille, cité par Ximo Tárrega, in De l'autosuffisance à l'interdépendance, dans Cahiers de Gestalt-thérapie, n° 24, 2009, p.83/110.


I. L’AMITIÉ est une vertu, ou du moins toujours unie à la vertu. Elle est ce qu’il y a de plus nécessaire à la vie ; car il n’est personne qui consentît à vivre privé d’amis, dût-il posséder tous les autres biens. En effet, c’est quand on possède,des richesses considérables, des dignités, et même la puissance souveraine, que l’on sent principalement le besoin d’amis ; car à quoi servirait cette surabondance de biens et de pouvoir, si l’on n’y joignait la bienfaisance, qui s’exerce ou se pratique principalement à l’égard de nos amis, et qui mérite alors les plus justes louanges ? Comment entretenir même et conserver tous ces biens, puisque si l’on est privé d’amis, plus on possède de biens, moins on peut en jouir avec sécurité ? D’un autre côté, si l’on est dans l’indigence, ou dans l’infortune de quelque espèce que ce soit, on ne croit avoir de refuge que le sein de l’amitié. Jeune, elle vous garantit des fautes où l’inexpérience peut vous faire tomber ; vieux, elle vous prodigue ses soins, et vous offre son secours pour l’accomplissement des actions ou des desseins que les infirmités de l’âge vous rendraient impossibles : enfin, s’agit-il de méditer et d’exécuter les actions d’éclat qui n’appartiennent qu’à la force et à la vigueur de l’âge mûr, deux hommes qui marchent unis [comme dit Homère], en sont plus capables.

Aristote, La Morale, Traduction Thurot, Livre VIII


Le tiers est autre que le prochain, mais aussi un autre prochain… Ce n’est pas que l’entrée du tiers soit un fait empirique et que ma responsabilité pour l’autre se trouve par la « force des choses » contrainte à un calcul. Dans la proximité de l’autre, tous les autres que l’autre m’obsèdent, et déjà l’obsession crie justice, réclame mesure et savoir, est conscience. »

Emmanuel Levinas, Autrement qu’être, ou au-delà de l’essence, 1974


Levinas décrit l’amour comme « une relation avec ce qui se dérobe à jamais, l’autre en tant qu’autre n’est pas ici un objet qui devient nôtre ou qui devient nous, il se retire au contraire dans son mystère ».

Emmanuel Levinas, Ethique et Infini, 1982


Si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes. […] Comme nous sommes vivants, j’ai voulu montrer, par l’absurde, l’importance, chez nous, de la liberté, c’est-à-dire l’importance de changer les actes par d’autres actes. Quel que soit le cercle d’enfer dans lequel nous vivons, je pense que nous sommes libres de le briser. Et si les gens ne le brise pas, c’est encore librement qu’ils y restent. De sorte qu’ils se mettent librement en enfer.

Jean-Paul Sartre, commentaires sur Huis-Clos


L'analyse de Emmanuel Delessert

Faire confiance : l’étoffe du lien social

Faire confiance, c’est désigner l’humain comme horizon et faire de la liberté des autres une source possible de sens et de valeur, au sein d’une réalité qui nous met parfois à rude épreuve par sa violence et son absurdité. Mais la valeur de ce geste ne se limite pas à ces situations extrêmes. Faire confiance constitue sans doute, d’une manière plus générale, un fondement essentiel du lien social.

Le lien social désigne une sorte de familiarité immédiate que nous entretenons avec nos concitoyens, même s’ils sont, pour la plupart, de parfaits inconnus. Quand ce lien est fort, loin qu’ils nous apparaissent comme des étrangers, nous voyons spontanément en eux des partenaires ou relais potentiels. A l’inverse, si un tel lien est mis à mal, fracturé, c’est plutôt la différence des autres qui nous saute aux yeux et se présente comme une menace. Réussir à promouvoir une réelle fluidité dans les rapports sociaux est un enjeu important, tant sur le plan politique que sur l’épanouissement de chacun, mais il n’est pas simple d’identifier ce qui contribue à la rendre possible.
Il est difficile, en effet, de comprendre ce qui assure l’unité d’une société, ce qui permet à une diversité d’individus de se lier, de tenir ensemble dans la durée et d’atteindre une certaine forme d’équilibre. […] on peut voir dans la possibilité de « faire confiance » un indicateur fort de la qualité du rapport qui existe entre les membres d’une même société. […] Tout lien social, toute force collective, semblent requérir cette possibilité première de faire confiance, pour que se mette en œuvre quelque chose de neuf.

Un lien de réciprocité

Faire confiance, c’est initier tout autour de soi ces commencements, tisser ces débuts de liens qui n’attendent pas de retour déterminé, mais qui contribuent à les provoquer malgré tout. […]
Le lien social est constitué de toutes ces lignes que nous tendons en direction des autres […] Ces dons, ces ouvertures, ces initiatives sont notre contribution à un monde humain où les libertés se visent, se désignent et se confirment dans une interaction permanente que l’on appelle tout simplement la culture. A la source d’une telle dynamique, faire confiance apparaît comme un geste fondateur, l’initiation spontanée d’une chaîne de conséquences indéfinies où la liberté des autres est, tout autant que la nôtre, invitée et mise en lumière.

Emmanuel Delessert, Oser faire confiance, Desclée de Brouwer, 2015


S'inspirer par la musique et créer du lien

disques vinyl pour retrouver le lien par la musique

L'inspiration en musique de cette semaine nous est doublement offerte. D'abord par Victor Hugo, auteur de ce poème que nous connaissons tous et par le groupe "Les frangines", qui reprend ces mots et nous permet de les redécouvrir.

Demain, dès l'aube... par Les frangines :

Faire l'expérience du lien

Il y a vingt ans, le psychologue américain Arthur Aron démontrait qu’un rapprochement s’opérait entre deux inconnus s’ils se regardaient quatre minutes dans les yeux. Partant de là, Amnesty International a réalisé un film d’expérimentation pour rappeler, particulièrement en ces temps qui semblent dominés par les conflits et la division, que voir le monde à travers les yeux d’une autre personne est toujours bénéfique. Ce film intitulé "Look Beyond Borders", produit à Berlin, part d’une rencontre symbolique d’Européens avec des réfugiés pour devenir une métaphore universelle.

Le point de départ a été l’expérience d’Arthur Aron qui a prouvé que le fait de se regarder dans les yeux pendant quatre minutes pouvait significativement rapprocher deux personnes. Les organisateurs ont décidé d’utiliser ce concept dans le contexte de l’arrivée en Europe de milliers de réfugiés chaque année. Ils ont mené cette expérience à Berlin, près du Checkpoint Charlie, pendant deux jours. D’un côté, il y avait avait des réfugiés (surtout de Syrie) ; de l’autre, des Européens (des Polonais, des Italiens, des Allemands et des Belges) - tous des gens “ordinaires”.

4 minutes dans les yeux d'un réfugié

Les scènes de ce film n’ont pas été pré-arrangées et les personnes qui se sont assises les unes en face des autres ne se sont jamais rencontrées auparavant. L’expérience est entièrement basée sur la spontanéité et le caractère naturel des réactions. Les réfugiés viennent principalement de Syrie et vivent en Europe depuis moins d’un an. Grâce à cette expérience, il a été possible de montrer qu’une rencontre entre des gens qui sont en théorie étrangers l’un à l’autre et issus de cultures différentes peut devenir particulière et profondément inspirante. Les frontières existent entre les pays, pas entre les êtres humains.

L’idée de réaliser ce film est née en Pologne. Le Secrétariat international d’Amnesty International à Londres, ainsi que les sections d’autres pays européens ont participé à l’initiative de la section polonaise d’Amnesty International. Ce film se veut un message européen collectif adressé à tous et toutes à travers le monde. Le projet a été lancé au même moment dans plusieurs pays, par-delà les frontières et par-delà de la situation spécifique de chaque pays.

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Inspiration face à l’incertitude

L’incertitude semble s’installer dans tous les aspects de notre vie, elle déstabilise, fait peur. Sans nier les inquiétudes légitimes du moment, nous avons souhaité vous proposer quelques œuvres pour nous rappeler que l’incertitude est aussi source de vitalité, de désir, et d’action vis-à-vis de l’autre pour "disposer dans cet océan d’incertitude qu’est l’avenir par définition, des îlots de sécurité".

UP for Humanness espère être un de ces îlots pour chacun de vous. N’hésitez pas à nous solliciter en cas de besoin et à partager avec nous vos réflexions et thèmes d’inspiration.

S'inspirer par l'art en temps d'incertitude

Bruno Klein - confiance
Bruno Klein - Confiance - Huile sur toile 36 x 36 cm

Respirer par la littérature...

À partir de l'incertitude avancer tout de même. Rien d'acquis, car tout acquis ne serait-il pas paralysie ? L'incertitude est le moteur, l'ombre est la source. Je marche faute de lieu, je parle faute de savoir, preuve que je ne suis pas encore mort.

Philippe Jacottet, La semaison, 1984


Rien n'est si fou que de mettre son salut dans l'incertitude, mais rien n'est si naturel.

Madame de Sévigné - Lettre à Mme de Grignan (sa fille), le 9 mars 1672


L'écrevisse

L'écrevisse du bestiaire de Guillaume Appolinaire

Incertitude, ô mes délices
Vous et moi nous nous en allons
Comme s'en vont les écrevisses,
A reculons, à reculons.

Guillaume Apollinaire, Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée, 1911


...et la philosophie

Vivre c'est affronter sans cesse l'incertitude y compris dans la seule certitude qui est notre mort mais dont nous ne connaissons pas la date. Nous ne savons pas où et quand nous serons heureux ou malheureux, nous ne savons pas quelles maladies nous subirons, nous ne connaissons pas à l'avance nos fortunes et infortunes. Nous sommes de plus entrés dans une grande époque d'incertitudes sur nos avenirs, celui de nos familles, celui de notre société, celui de l'humanité mondialisée.

Edgar Morin, Enseigner à vivre, 2014


La rédemption possible de la situation d’irréversibilité — dans laquelle on ne peut défaire ce que l’on a fait, alors que l’on ne savait pas, que l’on ne pouvait pas savoir ce que l’on faisait — c’est la faculté de pardonner. […] Contre l’imprévisibilité, contre la chaotique incertitude de l’avenir, le remède se trouve dans la faculté de faire et de tenir des promesses. Ces deux facultés vont de pair : celle du pardon sert à supprimer les actes du passé, dont les “fautes” sont suspendues comme l’épée de Damoclès au-dessus de chaque génération nouvelle ; l’autre qui consiste à se lier par des promesses, sert à disposer dans cet océan d’incertitude qu’est l’avenir par définition, des îlots de sécurité sans lesquels aucune continuité, sans même parler de durée, ne serait possible dans les relations des hommes entre eux.

Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Editions Pocket Agora, [1958] 2015, p. 302.


L'apport de Nietzsche

Mes pensées, dit le voyageur à son ombre, doivent m’indiquer où je suis, mais elles ne doivent pas me révéler où je vais. J’aime l’incertitude sur l’avenir et ne veux pas périr pour avoir été impatient et avoir voulu goûter d’avance aux choses promises.

Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir, Livre 4, § 287, Paris, GF-Flammarion, [1882] 2007, p. 233.


Ramener quelque chose d’inconnu à quelque chose de connu, cela soulage, rassure, satisfait, et procure en outre un sentiment de puissance. Avec l’inconnu, c’est le danger, l’inquiétude, le souci qui apparaissent – le premier mouvement instinctif vise à éliminer ces pénibles dispositions.

Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, "Les quatre grandes erreurs", § 5, Paris, Gallimard, coll. "Folio essais", [1889] 1988, p. 42.


L'incertitude en éthique, par Jean-François Malherbe

L’incertitude égratigne notre confort chaque fois que nous nous y heurtons. Et cette épreuve nous ébranle d’autant plus fort qu’elle nous atteint à l’endroit précis où nous ne l’attendions pas. Nous aimons les certitudes à un point tel qu’il nous arrive d’en préférer de fausses à la vérité.

Toute certitude résultant d’une discussion critique reste provisoire et doit être remise en question lorsqu’on a des motifs suffisants de le faire, sinon, on retombe dans le dogmatisme des convictions non critiques. C’est ainsi, par déplacements successifs dans le champ de la discussion critique avec d’autres, que nos fausses certitudes se défont en même temps que de moins fragiles certitudes se construisent. Jamais nous ne sommes absolument certains d’être dans le vrai ou dans le bien. Mais nous pouvons nous assurer, pas à pas, que nous nous éloignons très probablement de l’erreur et du mal.

L'éthique est une manière d’assumer positivement l'incertitude inhérente à notre condition humaine, un art de chercher “dans la crainte et le tremblement” comme aurait dit Kierkegaard, une position plus juste à l'égard du certain comme de l'incertain.

Jean-François Malherbe, L'incertitude en éthique, perspectives cliniques, Montréal, Editions Fides, coll. "Les grandes conférences", 1996, p. 11, 55 et 56


S'inspirer par la musique en temps d'incertitude

disques vinyl

La musique de cette semaine nous est offerte par le québécois Michel Stax, qui a sorti Incertitude en 1975.

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Focus emploi

Ce mois-ci, nous vous proposons une lettre au thème unique, un "focus emploi" pour réfléchir à ce sujet majeur. Majeur pour les individus, bien sûr, mais aussi pour la société, pour sa cohésion. Ce thème est au cœur de notre action, notamment lorsqu'il est associé à la vulnérabilité et à la fragilité.

Une nouvelle promo pour UP Emploi

Vendredi 9 octobre. Pluie, froid, 13 °C.

Au sortir du métro, la traversée du quartier de la Défense est impérative pour rejoindre le lieu de rendez-vous que nous avons donné aux participants du deuxième parcours UP Emploi - Ensemble pour avancer. Quartier minéral, luisant, battu par les vents et plein des bruits des routes qui le lacèrent, la balade est loin d'être sympathique.

Qu'allons-nous vivre lors de cette première séance ? Dans quel état d'esprit nos participants se trouveront-ils ? On a hâte, on presse le pas.

La Charbonerie est un lieu magique pour vivre une vraie rencontre. Un ancien local industriel, magnifiquement réhabilité et transformé, chaleureux, accueillant. Les tours du quartier d'affaire semblent à des années-lumière. Ici c'est un cocon que rejoignent, un à un, Hubert, Delphine, Christine, Fitzgerald, Louis, Florent, Laurence. Pascal n'est pas là, il nous rejoindra plus tard.

Faire confiance...

Nos associations partenaires sont, à peu de chose près, les mêmes que lors du parcours-pilote. Pour commencer, le Clubhouse Paris (accompagnement de personnes souffrant de maladies psychiques) nous a confié trois personnes. Deux viennent de L'Arche en France (accompagnement au travail de personnes avec un handicap mental à l'ESAT d'Aigrefoin) une de Regard de soie (sensibilisation au handicap) et une du Wake up Café (insertion après la détention).

Nouveau partenaire, l'APA, Association pour l'amitié (colocation de jeunes et de personnes ayant connu la rue) collabore avec UP for Humanness pour la première fois et nous a confié l'un de ses membres.

logo de l'APA, association pour l'amitié
L'APA anime 25 colocations à Paris et en région parisienne, avec des jeunes volontaires et des personnes ayant connu la vie dans la rue.

Se découvrir...

Le groupe qui est en train de faire connaissance est particulier, comme toujours. Nous sommes ravis de voir se révéler les personnalités, s'ébaucher des liens entre les personnes. Chacun est un peu sur la réserve au départ mais les ateliers vont tout changer. Tous les présents ont en commun leur volonté de retourner vers le monde professionnel.

En fin de matinée, tous ont appris quelque chose, révélé une facette d'eux-mêmes au groupe. Ils nous ont fait confiance et se sont fait confiance. Le chemin vers l'emploi est tortueux, escarpé, parfois semé de cailloux plus ou moins gros. L'emprunter seul peut être compliqué.

La cordée de UP Emploi - Ensemble pour avancer a bien démarré. L'ensemble de l'équipe compte bien emmener très loin tous ceux qui s'y sont engagés !


Focus emploi... et vulnérabilités pour le 2e numéro de la revue Pour un monde plus humain

Nous sommes très heureux de vous faire découvrir le deuxième numéro de la revue Pour un monde plus humain, intitulée Emploi et vulnérabilités.

Une du deuxième numéro de la revue Pour un monde plus humain
Cliquez pour découvrir le sommaire et l'éditorial de ce nouveau numéro de la revue Pour un monde plus humain.

Au-delà du travail que nous menons en insertion sociale et professionnelle avec UP Emploi - Ensemble pour avancer, il nous semble essentiel de mener des réflexions et des recherches pour faire bouger les lignes. Cette revue se veut justement une première approche d'un thème majeur de notre société d'aujourd'hui. Pour l'analyser, l'expliquer, en témoigner, nous avons fait appel à dix experts. Vous retrouverez leurs contributions en téléchargeant la version numérique de la revue ou en commandant sa version papier.

Salon HelloHandicap : focus emploi... à distance !

Nous évoquions déjà ce nouveau partenaire dans la lettre du mois de septembre. Avec HelloHandicap, nous étoffons l'écosystème des partenaires post-parcours UP Emploi, pour donner à nos participants en situation de handicap toutes les chances de trouver l'emploi qui leur conviendra. Un emploi qui leur ressemble et qui leur permettra de s'épanouir de façon sereine et pérenne.

Le salon de recrutement en ligne HelloHandicap se tiendra du 27 au 30 octobre prochain.

100 entreprises engagées et sensibilisées à l'emploi des travailleurs handicapés proposent 15000 offres d'emploi dans tous les métiers et toutes les régions.

Le salon est l'opportunité de choisir parmi les offres, de postuler et de passer des entretiens en toute sécurité par tchat ou par téléphone. Tous les métiers y sont représentés et les offres sont accessibles aux candidats diplômés ou non, avec ou sans expérience !

À partir du site de Hellohandicap, découvrez les secteurs qui vous intéressent, les entreprises qui recrutent et filtrez les offres en fonction de votre profil. C'est le moment idéal pour s'y inscrire !


Après le focus emploi, l'inspiration pour "grandir ensemble"

En musique...

Ludwig van Beethoven - Symphonie n°6 "Pastorale" par le WDR Sinfonieorchester.

Grandir ensemble grâce à l'art...

Henri Matisse, La danse, 1909

Grandir ensemble avec la littérature...

"Confondre communication et relation serait extrêmement préjudiciable à la reconquête d’un temps réel, convivial et solidaire, dont des êtres de plus en plus nombreux ressentent la nécessité vitale. Un lien social tangible dans la sphère de vie de chacun et de chacune de nous ne peut être aboli sans un immense préjudice. Les outils de la communication […] auront toujours une grande mémoire, mais jamais de souvenir. Renforcent-ils les liens sociaux ou ne font-ils que connecter les solitudes ?"

Pierre Rabhi, Vers la sobriété heureuse, Actes Sud, 2013

"Vous, les jeunes, heureux êtes-vous si vous voulez le bonheur de tous ! Devenez compétents. Soyez passionnés. Dominez-vous pour pouvoir être efficaces, pour être à la hauteur de cette tâche merveilleuse qui est là devant vous et qui vous montre la vraie grandeur de l'homme. Mais malheur à vous si vous ne pensez qu'à vous ! Si vous entrez dans la vie avec cette pensée stupide : « Moi, moi, moi, je veux être heureux. Je ne veux de mal à personne, je ne suis pas méchant, mais les autres je m'en fiche. Moi, ma carrière, ma réussite, mon avancement, ma fortune, mon plaisir ». Malheur à vous parce que la brutalité des bouleversements qui, déjà, ont commencé à travers le monde, brisera à coup sûr dans les années qui viennent, ceux qui auront cette stupidité de n'avoir de but que leur MOI."

Abbé Pierre, Message aux jeunes, 1975

« Sans autrui devant qui je réponds de mes actes, ma responsabilité est vide et ma liberté n’est qu’une solitude » (Bernard Ibal, Le paradoxe du bonheur, Salvator, 2018). Grâce aux règles sociale de base et aux éthiques professionnelles qui demandent de répondre de nos actes devant autrui, il est bien sûr qu’en les suivant, toute référence égocentrique est exclue, tout enfermement sur soi est banni. Alors que quelques-uns s’autorisent à manipuler « leur liberté » à leur guise, nos principes de vie en société laissent entendre que la liberté commence quand chacun se sent responsable de lui-même et des autres. Ainsi ma liberté est directement conditionnée par ma prise de responsabilité : autrui n’est ni absent, ni limite de ma liberté, il est tout simplement condition de ma liberté.

Jean-Philippe Delsart, pharmacien, président de l’AFPC, Chère Liberté, 2020

"La mission des soignants est cette remise en liberté vers un « pour quoi ». Le besoin premier de tout homme n’est-il pas avant tout d’être reconnu comme un être spirituel dans toute sa dignité et ce malgré les blessures et les cabossages de la vie ? La guérison est à ce niveau. Le soignant est présent pour accompagner avec discrétion cette quête de sens, ce nouveau « pour quoi » faire."

Bertrand Galichon, L’esprit du soin, Bayard, 2019

Les arbres peuvent pousser dans des situations très défavorables. Peuvent ? Ils n'ont guère le choix ! La graine qui tombe d'un arbre n'est jamais sûre que le vent ou un animal ne la transportera pas ailleurs. Et une fois qu'elle a germé, bien souvent dès le printemps suivant, les dés sont jetés : la jeune pousse est liée à vie au micro-lopin de terre que le hasard lui a attribué et force lui est de s'en accommoder.

Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres, Ed. Les arènes, 2015

... ou la philosophie

"En fait, la question n'est peut-être pas entre la croissance et la décroissance mais porterait en fait sur le rééquilibrage entre la croissance extérieure et la croissance intérieure. La croissance extérieure, c'est la création de richesses matérielles et le progrès scientifique. La croissance intérieure, c'est la prise de conscience individuelle et collective des enjeux auxquels nous devons faire face. C'est aussi la prise en compte des aspirations profondes de chacun. Nous aspirons tous à un mieux-être, qu'il passe par la croissance ou la décroissance économique. Ce dont nous souffrons vient du décalage de plus en plus criant entre la croissance des richesses extérieures et la décroissance de notre sentiment de satisfaction à l'intérieur, ainsi que de la perte de valeurs et de lien humain dans les sociétés dites développées."

Tristan Lecomte, Pour une croissance intérieure, lexpress.fr, 2011

"Contre l’irréversibilité et l’imprévisibilité du processus déclenché par l’action, (…) deux facultés vont de pair : celle du pardon sert à supprimer les actes du passé, dont les « fautes » sont suspendues comme l’épée de Damoclès au-dessus de chaque génération nouvelle ; l’autre qui consiste à se lier par des promesses, sert à disposer dans cet océan d’incertitude qu’est l’avenir par définition, des îlots de sécurité sans lesquels aucune continuité, sans même parler de durée, ne serait possible dans les relations des hommes entre eux."

Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Pocket Agora, 2002

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Confinés mais toujours en action !

Le confinement imposé en France à partir du 17 mars 2020 ne nous a pas arrêtés dans nos projets et nos envies... Même s'il a bousculé nos manières de faire et de travailler ensemble, il nous a poussés à inventer de nouvelles formes d'action. D'abord pour rester au plus près de nos bénéficiaires et pour imaginer de nouveaux projets que nous n'avions jusque-là pas eu le temps de mettre en œuvre.

SERVIR

UP Emploi - Ensemble pour avancer

Le confinement a interrompu le parcours d'accompagnement à l'emploi juste après notre 5e séance mais le travail à distance a continué avec des participants très motivés.

Le groupe UP Emploi - Ensemble pour avancer

Deux appels téléphoniques étaient assurés par semaine auprès de chaque participant : une fois par l'équipe de l'association, une fois par son bénévole référent. Nous avons ainsi pu garder le contact, vérifier que chacun était en forme, que les plus seuls ou plus fragiles ne baissaient pas les bras devant la situation compliquée qui leur était donnée de vivre, et d'échanger simplement autour de nos vies confinées.

Grâce au travail de conception et de coordination effectué par Amaury Perrachon, nous avons également proposé aux participants de poursuivre le travail que nous avions démarré ensemble ; ils ont pu plancher sur des exemples de lettres de motivation et recenser les mots techniques de leurs expériences professionnelles pour les avoir bien en tête lors des entretiens. Enfin, nous les avons fait réfléchir aux points positifs qu'ils pouvaient tirer de leurs situation particulière (handicap, maladie, séjour en prison). En bref, les participants n'ont pas chômé !

Le groupe UP Emploi en action
Le groupe pilote de UP Emploi - Ensemble pour avancer

Côté coulisses, pas de répit non plus pour l'équipe de UP for Humanness. Une évaluation de la progression de chaque participant a été réalisée au cours de longues séances de débriefing avec le concours de nos spécialistes RH et du psychologue qui accompagne le parcours. De plus, nous avançons sur la construction du plan d'action personnalisé prévu pour chacun.

Et pour la suite ?

La 6e et dernière séance du parcours aura lieu mi-juin, dans le respect des consignes d'hygiène et de distanciation physique. Par ailleurs, nous préparons activement le déploiement de ce projet UP Emploi ; l'objectif est de mener trois parcours par an pour que davantage de personnes puissent en bénéficier.

Pour donner envie aux associations de nous confier certains de leurs membres, pour convaincre les institutions de nous compter parmi les acteurs incontournables du retour à l'emploi, pour inciter les particuliers et les entreprises à financer ce déploiement, nous avons réalisé une vidéo de présentation de UP Emploi - Ensemble pour avancer.

vidéo UP Emploi
La toute nouvelle vidéo de UP Emploi !

Bénévolat pour les soignants

Pour Lea Hardouin, ce qui compte le plus dans sa vie (après UP for Humanness, bien sûr) ce sont les amis.

Lea Hardouin

Dès les premiers jours du confinement, elle a bien compris qu'être séparée de ceux auxquels elle laisse habituellement une très grande place allait lui laisser beaucoup (trop) de temps libre. Lea s'est donc très vite engagée dans une équipe de bénévoles pour donner du sens à ce temps suspendu du confinement. Plusieurs fois par semaine, elle a rallié la capitale, fait le tour des cuisines des chefs engagés pour les soignants et assuré les distributions de plats (de luxe !) spécialement concoctés pour les soignants dans différents hôpitaux parisiens. 

Grâce à Lea, nous avons vu des clichés étonnants de la place de l'Opéra quasiment vide, nous qui y travaillions quotidiennement et ne la connaissions que débordante de véhicules, de touristes et de bruit.

place de l'opéra vide durant le confinement de mars et avril 2020
Place de l'Opéra, Paris

Tout en poursuivant son travail de conception de formations au sein de SIS UP (et à distance !), Lea a véritablement perçu le formidable élan de générosité de milliers de bénévoles autour d'elle.


CaféRencontre7

Comment toujours se rencontrer alors que cela nous est justement interdit ?

C'est la question qu'ont eu à se poser les membres du CaféRencontre7 qui ont pris, depuis trois ans, l'habitude de se voir deux fois par mois.

retrouver le CaféRencontre7

Des appels téléphoniques se sont vite établis dès le début du confinement et chacun a pris des nouvelles des autres. Cela s'est fait tout naturellement comme nous l'a rapporté Marie-Sophie, bénévole en charge de la coordination du CaféRencontre7 : "Les contacts sont spontanés lorsque de véritables liens sincères sont pré-existants".

Au CaféRencontre7, un glissement s'est d'ailleurs opéré. On est passé durant cette période compliquée de "qu'est-ce que ce groupe a d'intéressant pour moi ?" à une implication véritable traduite par "que puis-je apporter au groupe ?".

Le retour des rencontres vraies

Vendredi 22 mai, le groupe a enfin pu se retrouver physiquement pour une Étincelle. Neuf personnes y ont participé, dont une nouvelle venue ! Le thème choisi était "faire confiance malgré tout" avec des textes que nous vous proposons de découvrir ici.


S'INSPIRER

L'inspiration du lundi

Confinés ?! Mais comment faire pour garder le lien, comment aider chacune et chacun à prendre du recul, à s'organiser, à se consacrer du temps à soi-même ?

Inspiration du lundi
Inspiration du lundi

Notre réponse a été l'Inspiration du lundi, cette lettre inspirante que vous êtes nombreux à avoir lue chaque semaine. Vos réactions positives et vos propositions pertinentes sur les différents thèmes nous ont touchés ! Elles nous ont également confortés, tout au long de ces semaines, dans ce choix de communication avec vous.

Œuvres d'art, musiques, textes littéraires et philosophiques : retrouvez l'ensemble des Inspirations du lundi en cliquant sur ce lien.


CHERCHER

Chaire IRH - remise des mémoires

Les étudiants lyonnais ont poursuivi leur travail et ont rendu leurs mémoires. De bonnes notes pour eux et des retours très positifs pour nous...

Les sujets étaient beaux et de grande qualité, portant par exemple sur le sens de la peine et l'influence de l'opinion publique sur la justice, sur les alternatives à l'incarcération ou encore sur la stigmatisation des enfants d'immigrés et sur le rôle que peut jouer l'école pour faire changer les choses.

Cet enseignement singulier que nous proposons depuis deux ans déjà au sein de l'UCLy intimide au départ, questionne ensuite et enfin, séduit. Les étudiants ont en particulier apprécié les rencontres proposées au sein des associations partenaires.

Ils constatent tous l'ouverture que ces rencontres proposées ont provoqué chez eux. Certains se sont par exemple remis en question sur leurs choix d'études, de carrière ou de vie. Cette évolution nous ravit !

Nouvelle revue : "Pour un monde plus humain"

nouvelle revue pour un monde plus humain
La Une de votre prochaine revue préférée !

La nouvelle revue de UP for Humanness sera dès début juin disponible pour tous. Découvrez cet objet multiforme entre recherche, témoignages et éléments concrets pour construire ce monde d'après dont on parle tant.

Pensez à partager cette information auprès de votre réseau !

Inspiration pour la renaissance

Lettre du (dé)confinement n°9

Après deux mois d’isolement, de repli sur soi, de ralentissement de la vie économique, l’heure est à la réouverture des commerces, au retour des bruits de la cité, aux retrouvailles prudentes avec certains proches… une renaissance ? Nous l’espérons et voulons l’ancrer dans les expériences vécues et les besoins fondamentaux révélés dans cette crise, afin que cette joie soit durable.

Et si renaître, c’était découvrir peu à peu qui nous sommes ? Pour nous, cette découverte de soi passe par la rencontre de l’autre et la prise de conscience de nos liens et de notre responsabilité les uns vis-à-vis des autres.

Pourquoi renaître à soi ? Car de la renaissance de l’Homme par et pour autrui dépend la renaissance d’une société fraternelle. « Pourquoi faire retour sur soi-même, pourquoi embrasser ma voie particulière, pourquoi unifier mon être ? Et voici la réponse : pas pour moi. […] Commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre pour point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi. […] Ce n’est pas de toi mais du monde qu’il faut te préoccuper. »*

Mais à l’heure des individualismes, des gestes barrière et des peurs qui traversent notre monde, comment concrétiser cette interdépendance, ces liens qui nous sont indispensables ? En convoquant l’Homme dans toutes ses dimensions et potentialités, en l’invitant à vivre son unité corps, âme, esprit et à faire dialoguer ces différentes essences de soi pour comprendre et agir. Comment ? Servir les personnes les plus fragiles et comprendre ainsi leurs réalités – S’inspirer par l’art, la littérature, la philosophie, par l’écoute de l’autre et prendre du recul – Chercher ensemble, dans la diversité de nos expériences, les solutions pragmatiques et durables pour une société plus juste et solidaire. C’est l’invitation et la méthode de UP for Humanness pour construire ensemble un monde plus humain ! On y va ?

*Martin Buber, Le chemin de l’Homme, Les Belles Lettres, Paris, 2015 [1947], pp. 189-190

Respirer et goûter la renaissance par l'art

Pierre Bonnard - L'amandier en fleurs en signe de renaissance
Pierre Bonnard (1867 - 1947)- L'amandier en fleurs - 1946

Respirer par la littérature...

Chaque après-midi, quand ils revenaient de l’école, les enfants avaient l’habitude d’aller jouer dans le jardin du Géant. C’était un grand jardin solitaire avec un doux gazon vert. (...) Un jour, le Géant revint. (…) - Que faites-vous là ? cria-t-il d’une voix très aigre. Et les enfants s’enfuirent. - Mon jardin est à moi seul, reprit le Géant. Tout le monde doit comprendre cela et je ne permettrai à personne qu’à moi de s’y ébattre. Alors il l’entoura d’une haute muraille et y plaça un écriteau : DEFENSE D’ENTRER SOUS PEINE DE POURSUITES.

C’était un Géant très égoïste. (…) Les seuls à se réjouir, ce furent la Neige et la Glace. – Le printemps a oublié ce jardin, s’écriaient-elles. Alors nous allons y vivre toute l’année. (…) – Je ne puis comprendre pourquoi le printemps est si long à venir, disait le Géant égoïste, quand il se mettait à la fenêtre et regardait son jardin blanc et froid. Je souhaite que le temps change. Mais le printemps ne venait pas. L’été non plus. Dans tous les jardins, l’automne apporta des fruits d’or, mais il n’en donna aucun au jardin du Géant. – Il est par trop égoïste, dit-il.

(…) Un matin le Géant, déjà éveillé, était couché dans son lit, quand il entendit une musique délicieuse. (...) – Je crois qu’enfin le printemps est venu, dit le Géant. Et il sauta du lit et regarda. Que vit-il ? Il vit un spectacle étrange. Par une petite brèche dans la muraille, les enfants s’étaient glissés dans le jardin et s’étaient huchés sur les branches des arbres. Sur tous les arbres qu’il pouvait voir, il y avait un petit enfant et les arbres étaient si heureux de porter de nouveau des enfants qu’ils s’étaient couverts de fleurs et qu’ils agitaient gracieusement leurs bras sur la tête des enfants. Les oiseaux voletaient de l’un à l’autre et gazouillaient avec délices et les fleurs dressaient leurs têtes dans l’herbe verte et riaient. C’était un joli tableau.

Dans un seul coin, c’était encore l’hiver, dans le coin le plus éloigné du jardin. Là il y avait un tout petit enfant. Il était si petit qu’il n’avait pu atteindre les branches de l’arbre et il se promenait tout autour en pleurant amèrement. Le pauvre arbre était encore tout couvert de glace et de neige et le Vent du Nord soufflait et rugissait au-dessus de lui. – Grimpe donc, petit garçon, disait l’arbre. Et il lui tendait ses branches aussi bas qu’il le pouvait, mais le garçonnet était trop petit.

Le cœur du Géant fondit quand il regarda au dehors. – Combien j’ai été égoïste, pensa-t-il. Maintenant je sais pourquoi le printemps n’a pas voulu venir ici. Je vais mettre ce pauvre petit garçon sur la cime de l’arbre ; puis je jetterai bas la muraille et mon jardin sera à jamais le lieu de récréation des enfants. Il était vraiment très repentant de ce qu’il avait fait. Alors il descendit les escaliers, ouvrit doucement la porte de façade et descendit dans le jardin. Mais quand les enfants le virent, ils furent si terrifiés qu’ils prirent la fuite et le jardin redevint hivernal

Seul le petit enfant ne s’était pas enfui, car ses yeux étaient si pleins de larmes qu’il n’avait pas vu venir le Géant. Et le Géant se glissa derrière lui, le prit gentiment dans ses mains et le déposa sur l’arbre. Et l’arbre aussitôt fleurit ; les oiseaux y vinrent percher et chanter et le petit garçon étendit ses deux bras, les passa autour du cou du Géant et l’embrassa. Et les autres enfants, quand ils virent que le Géant n’était plus méchant, accoururent et le printemps arriva avec eux. (…)

Oscar Wilde, Contes et récits, « Le Géant égoïste », Livre de Poche, 2019 [1888], pp. 71-76.


Pour un stoïcisme impatient.

Avec toi, j’ai à cœur de m’avancer sur un chemin inédit et je tente de concilier les extrêmes. Oserais-je dessiner un stoïcisme impatient ? Le stoïcien de mes rêves construit le futur en s’ajustant à ses réelles dispositions et s’abstient de jeter sur le monde le voile de la méfiance. Il ne brigue pas une confiance absolue et, se libérant d’une telle exigence, ouvre chaque jour son amour pour la vie. Avec virtuosité, cet homme ne se fige pas dans une posture choisie une fois pour toutes, mais s’adapte adroitement aux nécessités du quotidien. Bien qu’il se sache fragile, il renonce à prendre refuge dans une tranquillité conquise à bas prix. L’abandon, loin de le retrancher de la vie, loin de l’en prémunir, l’élargit.

Le stoïcisme impatient réclame une virtuosité qui tire profit des ressources que donne l’instant. Il ne cherche pas à devenir plus tranquille, mais plus vivant. Et s’il diminue nos attentes, c’est pour nous faire jouir davantage de l’existence. Dans la souffrance, sans s’endurcir, il entend le commandement de la vie : « Tout mettre en œuvre pour sauvegarder la joie et la partager. »

Si fuir à tout prix la douleur peut nous épuiser, le combat contre le mal élève l’homme.

Alexandre Jollien, La Construction de soi, Editions du Seuil, p.175.

...et la philosophie

L’humanisme naît, dans l’histoire de l’Europe, en des temps de crise et de transformation. Il est, me semble-t-il, une tentative de répondre à la question : comment transformer une crise en renaissance sans que la génération vivant la crise – et qui va mourir dans un monde différent de celui dans lequel elle est née – ait le sentiment de tout perdre ? Comment transvaluer un héritage et une tradition sans provoquer de rupture politique, économique, culturelle ?

Dans des moments de bouleversement, liés à une accumulation de mutations rapides et d’innovations technologiques, à la découverte de nouveaux espaces, de modes de pensée différents, à la fragilisation de l’ancien monde, comme nous le vivons en Chine ou en Europe, les repères, qui intègrent chacun dans la société et chaque génération dans l’histoire, sont menacés d’effacement.

Quand il y a crise et transformation, des individus, parfois une génération entière, vivront et mourront dans un monde différent de celui où ils sont nés. N’ayant plus les clés pour comprendre les changements qui leur adviennent ni pour les orienter dans un sens cohérent avec leurs repères dépassés, ils risquent d’être sacrifiés sur l’autel des lendemains qui chantent. Le danger éveille la peur, mais la peur est mauvaise conseillère.

L’humanisme est la philosophie, toujours nouvelle, qui cherche à transformer les ruptures historiques en renaissance en mettant l’Homme au centre des changements. L’humanisme refuse de se laisser fasciner par ce qui est ancien au point de refuser le nouveau, et par ce qui est nouveau au point de rompre avec l’ancien. Il assure la transmission du passé autant que sa réforme.

Les régions du monde, les nations, les cultures produiront des réponses différentes aux défis qui se présentent, mais elles ne peuvent le faire dans l’ignorance les unes des autres. La profondeur des changements au 21ème siècle nous rendent responsables les uns des autres. C’est le sens de nombreuses initiatives, prises partout dans le monde, et en particulier celle qui inspire UP for Humanness.

Les deux balises que nous posons pour que naisse un nouvel humanisme aux dimensions du monde sont l’unité de l’humanité, à travers ses diversités culturelles, et l’unité de l’humain, un de corps, d’âme et d’esprit. Du partage d’expérience, de la recherche commune, de l’un échange de don désintéressé dépendent l’unification ou la fragmentation du monde. Dans la peur de l’avenir, certains se replient dans le fondamentalisme, c’est-à-dire la tentation de perpétuer le passé, comme si tout y avait été dit de nos richesses spirituelles. D’autres, fascinés par tout ce qui change, tout ce qui semble possible, prennent le risque de rompre avec le passé de l’humanité, voire avec l’humain lui-même.

Comment unir tradition et modernité ? Comment renaître à nous-mêmes ? La question, à la fois théorique et pratique, se pose sous tous les cieux et concerne tous les types d’activité humaine, tous les savoirs, les savoir-faire et les savoir-être. Chercher ensemble, dans la confrontation des expériences et des savoirs ; s’inspirer de la diversité des traditions, pour se décentrer et dialoguer d’âme à âme ; rencontrer et servir l’autre vulnérable : tels sont des chemins de la créativité qui peut transformer un changement d’époque en renaissance. L’avenir de la globalisation du monde ne peut être une renaissance que si elle est d’abord une question humaniste, c’est-à-dire spirituelle. L’appel de beaucoup – de Nicolas Hulot au pape François – à écouter conjointement la voix de la Terre et la voix des pauvres le confirme.

Antoine Guggenheim, Renaissance et humanisme, Conférence à Nankin, 2015


La rencontre possible et inévitable de l’homme avec lui-même, après la fin des imaginations et des illusions, ne pourra s’accomplir que dans la rencontre de l’individu avec son prochain – et elle devra s’accomplir sous cette forme. L’individu n’aura brisé sa solitude que quand il connaîtra dans l’autre, avec toute son altérité, soi-même, l’Homme, quand il percera vers l’autre de ce point-là, en une rencontre grave et transformatrice.

Martin Buber, Le Problème de l’Homme, Les Belles Lettre, 2015 [1943], p. 190


Quels « déconfinés » saurons-nous être ?

On raconte qu’au deuxième siècle de notre ère vivait en Galilée un homme nommé Rabbi Shimon Bar-Yoh’ai. Cet homme érudit vécut un jour une crise profonde, non pas sanitaire mais personnelle. Accusé par les autorités romaines d’être une menace pour l’empire, il fut condamné à mort et se réfugia dans une grotte de Galilée. Là, il vécut douze années entières, sans aucun contact avec le monde extérieur, confiné pour échapper à la mort et entièrement immergé dans l’étude de la Thora.

Douze ans plus tard (de quoi nous plaignons-nous ?), la voix d’un prophète lui annonça qu’il pouvait enfin sortir. L’homme se « déconfina », plein de sagesse et d’espoir. Mais en constatant qu’au dehors, le monde vaquait à ses occupations profanes et délaissait l’étude, il fut pris de colère. Selon la légende, partout où ses yeux se posaient, le monde prenait feu.

Une voix céleste lui hurla alors : « Si tu es sorti de ta grotte pour détruire mon univers, retournes-y immédiatement. » Ainsi, connut-il une seconde vague de confinement, avant d’être autorisé à revenir au monde. Un an plus tard, Rabbi Shimon apprit à poser sur le monde un regard apaisé, et selon la légende, à « soigner avec les yeux ».

Cette très vieille histoire talmudique m’obsède depuis des semaines. Constamment, je me demande quels « déconfinés » nous saurons être à la sortie de nos grottes ? Ces semaines passées hors du monde, dans un monologue forcé avec nos certitudes, a sans doute renforcé chez beaucoup d’entre nous, des convictions existantes, conforté des « Thoras » personnelles en nous convaincant que nos grilles de lecture du monde étaient les bonnes.

Tendez l’oreille et vous l’entendrez : tant de gens autour de nous interprètent la crise dans le sens d’un « on vous l’avait bien dit ! » idéologique (sur le capitalisme, l’environnement, l’économie, la politique ou la religion…) Nos doutes risquent de rester bien longtemps confinés.

Comment, dès lors, nous assurer que notre retour au monde ne rendra pas nos regards incandescents, ne nous fera pas jeter au dehors un œil destructeur, empli de mépris pour ceux qui vivent autrement et ne partagent pas notre « vérité » et nos interprétations ?

Comment saurons-nous ne pas haïr ceux qui nous menacent de contamination ?

Aurons-nous besoin comme Rabbi Shimon d’un retour temporaire à l’intérieur de nos grottes pour développer un autre regard et apprendre nous aussi à « soigner avec nos yeux » ?

Post-scriptum : Rabbi Shimon Bar-Yohai est mort le 18è jour du mois de Iyyar, selon le calendrier juif. Hasard amusant, dans le calendrier civil, cette date tombe le 11 mai 2020.

Petite leçon (talmudique) de déconfinement par Delphine Horvilleur, rabbin

Respirer et goûter la renaissance par la musique

Danses povlovtsiennes de Borodine - Chœur de l'Opéra national de Paris

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Inspiration pour la liberté

Lettre du (dé)confinement n°8

11 mai ! Nous y sommes.

Date qui a d’abord été un horizon salutaire pour beaucoup d'entre nous :  fin du confinement strict, une lumière au bout du tunnel qui permettait de mieux supporter les jours restants jusqu'à la liberté ! Liberté ? Cette date a également fait couler beaucoup d'encre… serons-nous prêts ? Mais, y-a-t-il un équilibre possible entre liberté et sécurité sanitaire ?

C'est le défi qui nous est proposé, c'est le défi de notre responsabilité les uns vis-à-vis des autres, les uns pour les autres. Notre liberté est l'une des manifestations les plus remarquables de notre dignité. Cette crise nous aidera peut-être à la vivre plus largement, davantage conscients de notre vulnérabilité et de notre interdépendance, de notre rôle dans la liberté et la dignité d'autrui.

Quelle douleur d'avoir été privés de nos liens avec nos plus proches ! Mais quelle consolation de ce don de la liberté qui a déjà guidé tant d'initiatives de solidarité pendant le confinement et qui, nourrie de responsabilité pour autrui, fera, nous l'espérons, grandir notre société. Invitation à l'antique phronesis d'Aristote, souvent traduite par « prudence », qui n'est pas un principe d'inaction ou d'évitement de tous les dangers, mais cette sagesse pratique, cette habileté vertueuse, qui conduit au bonheur.

Respirer la liberté par l'art

Bansky - Bande de Gaza - 2005 une fenêtre sur la liberté
Bansky (street art), sur le mur de Gaza, 2005

Respirer par la littérature...

Samedi soir, minuit et demi. […] Ce matin en longeant à bicyclette le Stadionkade, je m’enchantais du vaste horizon que l’on découvre aux lisières de la ville et je respirais l’air qu’on ne m’a pas encore rationné. Partout des pancartes interdisaient aux Juifs les petits chemins menant dans la nature. Mais au-dessus de ce bout de route qui nous reste ouvert, le ciel s’étale tout entier. On ne peut rien nous faire, vraiment rien.

On peut nous rendre la vie assez dure, nous dépouiller de certains biens matériels, nous enlever une certaine liberté de mouvement tout extérieure, mais c’est nous-mêmes qui nous dépouillons de nos meilleures forces par une attitude psychologique désastreuse. En nous sentant persécutés, humiliés, opprimés. En éprouvant de la haine. En crânant pour cacher notre peur. On a bien le droit d’être triste et abattu, de temps en temps, par ce qu’on nous fait subir : c’est humain et compréhensible. Et pourtant la vraie spoliation c’est nous-mêmes qui nous l’infligeons.

Je trouve la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’homme. (...)

Etty Hillesum, Une vie bouleversée, Points, 1995 [1941-1943], p. 132


Il faut choisir : se reposer ou être libre

Thucydide


Liberté entre
Egalité et Fraternité.
Cette fois-ci

Haïku de Claire Caumartin


Chapitre VI : Quelle espèce de despotisme les nations démocratiques ont à craindre.

Je pense donc que l’espèce d’oppression, dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde ; nos contemporains ne sauraient en trouver l’image dans leurs souvenirs. Je cherche en vain moi-même une expression qui reproduise exactement l’idée que je m’en forme et la renferme ; les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tâcher de la définir, puisque je ne peux la nommer.

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu'à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.

Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation a n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.

J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la souveraineté du peuple.

Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies : ils sentent le besoin d’être conduits et l’envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l’un ni l’autre de ces instincts contraires, ils s’efforcent de les satisfaire à la fois tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant, mais élu par les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souveraineté du peuple. Cela leur donne quelque relâche. Ils se consolent d’être en tutelle, en songeant qu’ils ont eux-mêmes choisi leurs tuteurs. Chaque individu souffre qu’on l’attache, parce qu’il voit que ce n’est pas un homme ni une classe, mais le peuple lui-même, qui tient le bout de la chaîne.
Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent.

Il y a, de nos jours, beaucoup de gens qui s’accommodent très aisément de cette espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple, et qui pensent avoir assez garanti la liberté des individus, quand c’est au pouvoir national qu’ils la livrent. Cela ne me suffit point. La nature du maître m’importe bien moins que l’obéissance.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835

... et la philosophie

Le besoin de vision. La réactivité menace de devenir un mode piégé de « démocratie directe ». Réactivité émotionnelle, abrupte, délirante, sommaire, vindicative ou perverse etc., chacun veut croire qu’il sera entendu. A ces appels hyper-individuels de vécu réactif, l’autorité publique ne répond guère que par des thérapies d’urgence, à coups de témoignages d’experts, une manière de contrecarrer le pouvoir émotionnel des signes de souffrance par le pouvoir consolateur des signes d’un savoir souverain. Mais la démocratie y perd son besoin de vision et même de visionnaires. Une vision ouvre un horizon transpolitique qui donne du mouvement pour avancer (vers une humanité accomplie, le bonheur pour nos descendants, l’harmonie entre l’homme et le monde, l’élévation de la conscience morale, l’avènement de la paix…), et qui offre une solidarité culturelle aux citoyens d’un même mode de vie politique. Une vision est une conscience de soi créatrice d’énergie collective.

La démocratie sait pourtant se vivre en régime de finitude ; son inachèvement accepté donne l’élan pour se projeter plus loin, plus haut, en visant une vérité et une justice qui seront toujours au-delà de l’effort, jamais acquises, jamais possédées. Sa grandeur est, d’une certaine façon, de se sentir menacée, et menacée d’abord par elle-même, sentiment inspirant une prudence qui est à la fois une politique et une morale.

Monique Castillo, Faire renaissance, une éthique publique pour demain, 2016, pp. 241-242


Nous avons tendance à penser spontanément que ma liberté s'arrête là où commence celle des autres. Une telle vision banale des choses fait de chacun de nous des êtres dont la liberté serait fermée par celle d'autrui. Chacun poursuivrait dans un univers fermé des désirs, des rêves. Mais mes désirs rencontrent ceux d'autrui ; si deux êtres désirent le même terrain, la même place, la même femme..., il y a conflit. Le conflit que je peux avoir avec l'autre ne peut alors être résolu que grâce à l'intervention d'un tiers : un tiers impartial […]. Renversons le propos : ma liberté commence là où commence celle de l'autre. L'altérité est la porte de la liberté. L’accueil, l'acceptation de l'autre dans sa différence accroissent ma liberté plus qu'elles ne la diminuent. Mais ces termes d'accueil, d'acceptation, sont un peu éculés. Le terme qui convient est celui de reconnaissance. 

Bernard Piettre, Altérité, 2015

Respirer la liberté par la musique

I wish I knew how it would feel to be free - Nina Simone

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Inspiration pour le rire

Lettre du confinement n°7 - Le rire

Il est coutume le 1er mai d’offrir quelques brins de muguet à ceux que nous aimons et de leur souhaiter ainsi, avec le délicat parfum de cette fleur amusante, fragile et lumineuse, beaucoup de bonheur. Alors veuillez recevoir, à travers cette lettre sur le rire, ce vœu pour chacun de vous de la part de toute l’équipe de UP for Humanness. 

Le rire est une des expressions du bonheur et de la joie, il surgit du plus profond de nous et transporte notre corps tout entier. Le rire est aussi l’aide admirable qui permet à la joie de refaire son entrée malgré des circonstances difficiles, douloureuses. "L’humour est la politesse du désespoir", disait Boris Vian. Le rire permet de chasser la mélancolie, le rire est soleil, le rire est le signe d’une énergie vitale qui veut s’exprimer… Que cette lettre nous donne l’occasion et le désir de rire ensemble et d’appeler le rire en toute situation, ni jaune, ni moqueur mais empli de bonté et d’humanité, bien entendu !

Respirer et rire grâce à l'art

Fou rire de Mauricette Toussaint
Mauricette Toussaint (1948 - ), Fou rire 28

Respirer par la littérature...

Le rire… C’est étrange, le rire… Ça nous prend, ça nous surprend, ça nous cueille… Chacun a son rire, son propre rire, mais parfois le rire nous échappe… On dit : "le rire m’a échappé." Faut pas compter sur la pensée pour le rattraper.

Est-ce qu’on peut penser et rire en même temps ? … C’est difficile. Parfois, on rit d’abord et on pense après. On dit : "j’ai ri, mais c’était pas terrible." Parfois, on pense d’abord et on rit après. On dit : "plus j’y pense, plus ça me fait rire." Quand quelqu'un nous dit : "je vais vous raconter une histoire, vous allez rire." Ça nous fait penser. Mais est-ce que ça nous aide à rire ?

À un moment, on était toute une bande de rires. Il y avait Rire sous Cape, Rire Grêle, Rire Jaune, Fou Rire, Pouffe de Rire, Rire en Coin, Rire en Dedans, Rire en Dessous, Rire en Vrille. Moi, j’étais Rire Fragile.

Rire Fragile.

Philippe Avron (1928 - 2010), extrait de la pièce Rire Fragile


Cosette avait permission de venir tous les jours passer une heure près de lui. Comme les sœurs étaient tristes et qu’il était bon, l’enfant le comparait et l’adorait. À l’heure fixée elle accourait vers la baraque. Quand elle entrait dans la masure, elle l’emplissait de paradis. Jean Valjean s’épanouissait, et sentait son bonheur s’accroître du bonheur qu’il donnait à Cosette. La joie que nous inspirons a cela de charmant que, loin de s’affaiblir comme tout reflet, elle nous revient plus rayonnante. Aux heures des récréations, Jean Valjean regardait de loin Cosette jouer et courir, et il distinguait son rire du rire des autres. 
Car maintenant Cosette riait. 
La figure de Cosette en était même jusqu'à un certain point changée. Le sombre en avait disparu. Le rire, c’est le soleil ; il chasse l’hiver du visage humain.

Victor Hugo, Les Misérables, « Cosette », II, VIII, 9, 1862


... et la philosophie de Bergson

Que signifie le rire ? Qu’y a-t-il au fond du risible ? Que trouverait-on de commun entre une grimace de pitre, un jeu de mots, un quiproquo de vaudeville, une scène de fine comédie ? Quelle distillation nous donnera l’essence, toujours la même, à laquelle tant de produits divers empruntent ou leur indiscrète odeur ou leur parfum délicat ? Les plus grands penseurs, depuis Aristote, se sont attaqués à ce petit problème, qui toujours se dérobe sous l’effort, glisse, s’échappe, se redresse, impertinent défi jeté à la spéculation philosophique.

Notre excuse, pour aborder le problème à notre tour, est que nous ne viserons pas à enfermer la fantaisie comique dans une définition. Nous voyons en elle, avant tout, quelque chose de vivant. Nous la traiterons, si légère soit-elle, avec le respect qu'on doit à la vie. Nous nous bornerons à la regarder grandir et s’épanouir. De forme en forme, par gradations insensibles, elle accomplira sous nos yeux de bien singulières métamorphoses.

Nous ne dédaignerons rien de ce que nous aurons vu. Peut-être gagnerons-nous d’ailleurs à ce contact soutenu quelque chose de plus souple qu’une définition théorique, — une connaissance pratique et intime, comme celle qui naît d’une longue camaraderie. Et peut-être trouverons-nous aussi que nous avons fait, sans le vouloir, une connaissance utile. Raisonnable, à sa façon, jusque dans ses plus grands écarts, méthodique dans sa folie, rêvant, je le veux bien, mais évoquant en rêve des visions qui sont tout de suite acceptées et comprises d’une société entière, comment la fantaisie comique ne nous renseignerait-elle pas sur les procédés de travail de l’imagination humaine, et plus particulièrement de l’imagination sociale, collective, populaire ? Issue de la vie réelle, apparentée à l’art, comment ne nous dirait-elle pas aussi son mot sur l’art et sur la vie ?

Henri Bergson, Le rire. Essai sur la signification du comique, Genève, Albert Skira, 1945, p. 15-16.

... ou de Spinoza

Entre la moquerie et le rire, je fais une grande différence. Car le rire, comme aussi la plaisanterie est une pure joie ; et par conséquent, pourvu qu’il ne soit pas excessif, il est bon par lui-même. Et ce n’est certes qu’une sauvage et triste superstition qui interdit de prendre du plaisir. Car, en quoi conviendrait-il mieux d’apaiser la faim et la soif que de chasser la mélancolie ?

Spinoza, Ethique, IV, Paragraphe 45


Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. Un paysage pourra être beau, gracieux, sublime, insignifiant ou laid ; il ne sera jamais risible. On rira d’un animal parce qu’on aura surpris chez lui une attitude d’homme ou une expression humaine. On rira d’un chapeau, mais ce qu’on raille alors, ce n’est pas le morceau de feutre ou de paille, c’est la forme que les hommes lui ont donnée, c’est le caprice humain dont il a pris le moule.

Henri Bergson, Le rire

Respirer et rire par la musique

T'as voulu voir le salon - Les goguettes en trio (mais à quatre)

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Inspiration pour le soin

Lettre du confinement n°6

Quel bel élan, quel dévouement de nos soignants de tous âges qui se sont mobilisés face à la pandémie qui nous frappe ! Ils sont reconnus aujourd'hui comme des héros : ils sauvent des vies mais accompagnent aussi dans la mort, seule présence autorisée auprès de nos mourants. Héros, ils ont pourtant crié depuis plusieurs années les risques que notre système de santé encourait sans être entendus… Espérons en une prise de conscience pour construire l’avenir.

Le soin se révèle aussi dans les nombreuses actions de solidarité développées, dans l’engagement des associations, de responsables d'EHPAD, des aidants proches, qui vivent avec et pour les plus fragilisés de notre société. Ils alertent et témoignent de la composante essentielle du soin qu’est la relation, la rencontre de l’autre dans son mystère singulier et sa dignité. Le soin – relation et ainsi vocation de chacun d’entre nous. Alors déployons toute notre créativité en attention et délicatesse pour « éclairer chaque présence d’un amour à chaque fois unique », pour « compter un par un chaque visage, […], en donnant à chacun la lumière qui lui revient dans cette vie obscure. »*

*Christian Bobin, L’inespérée, Gallimard, 1994, p. 130

Respirer et prendre soin par l'art

Berthe Morisot (1841 - 1895) - Le Berceau - soin
Berthe Morisot (1841 - 1895) - Le Berceau

Respirer par la littérature et la philosophie

Alors voilà.

Quand on est malade, on devient un corps soumis aux mains des autres.

Il y a les mains qui soignent. Elles piquent, elles coupent, elles auscultent, tripatouillent, tirent.  Elles guérissent. Il y a les mains qui portent. Elles lavent et soulèvent. Ce sont des mains tendresse, des mains que l'on serre, des mains qui se donnent. Elles soulagent.

Et puis il y a les mains qui prient et il y a celles qui offrent. Elles lisent, elles massent, elles égrènent, elles nourrissent, elles se lèvent vers le ciel. Elles transportent.

Ces petites mains, ce sont les vôtres, soignants. Elles sont parfois fatiguées mais elles sont merveilleuses.

Ces petites mains, ce sont les vôtres, famille, amis et visiteurs. Elles sont parfois maladroites mais toujours généreuses.

Et ce sont ces mains qui nous ramènent vers le monde des vivants lorsqu'on est malade. Elles nous tirent doucement et nous ramènent à la vie. 

Constance Doussau,  Les mains


Néanmoins cherchons peut-être à entendre la profondeur de l’exigence éthique dans cette intuition d’Emmanuel Levinas parlant de « vocation médicale de l’homme ». Et si ce mot de Levinas nous invitait à chercher du côté d’une « inquiétude éthique », d’une impossible quiétude du savoir, du vouloir, du pouvoir ?

Se laisser guider vers la découverte d’un penser autrement, par un dessaisissement, un décentrement, un au-delà de la seule quête d’un corpus définitif de savoirs, de vouloirs, de pouvoirs sécurisants. Oser se laisser prendre par l’autre, le souffle coupé dans le retournement des certitudes que provoque le visage de celui qui souffre, qui appelle : le courage éthique est là. […]

Évoquer ainsi le sens d’une vie consacrée au soin d’autrui, c’est évoquer une visée éthique, et non pas un état de fait ou un statut. Il s’agit d’un projet de vie, d’une quête quotidienne. Il s’agit d’un chemin difficile, car ce qui est en jeu exige beaucoup plus que le pas, pourtant majeur, du changement du regard que l’on porte sur la personne malade ou en perte d’autonomie. Il s’agit d’aller jusqu'à accepter que l’autre puisse changer mon regard avant même que je n’en formule la volonté altruiste.

Si en effet le regard humain peut déshumaniser, inversement, il n’est pas d’une certaine manière en son pouvoir d’humaniser, de juger de l’essence humaine ou non d’autrui. A l’heure ou la souffrance du malade fait obstacle à ce que je croyais être sa dignité, ou tout semble échapper à l’entendement commun des normes standardisées de vie réussie, il s’agit de découvrir que ce n’est pas moi le juge de l’humanité de l’autre. La personne malade n’a pas besoin de moi pour se savoir humaine dans son intimité ! C’est elle en réalité qui me fait advenir à mon humanité en fissurant mon ego que je croyais seul constitutif de moi-même.

Épreuve décisive que cette épiphanie d’humanité lorsque vient à nous une altérité radicale …

Alain Cordier, in Ethique, Médecine et Société, éd. Emmanuel Hirsch


Fable...

Certain Ours montagnard, Ours à demi léché,
Confiné par le sort dans un bois solitaire,
Nouveau Bellérophon vivait seul et caché :
Il fût devenu fou ; la raison d'ordinaire
N'habite pas longtemps chez les gens séquestrés :
Il est bon de parler, et meilleur de se taire,
Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés.
               Nul animal n'avait affaire
               Dans les lieux que l'Ours habitait ;
               Si bien que tout Ours qu'il était
Il vint à s'ennuyer de cette triste vie.
Pendant qu'il se livrait à la mélancolie,
               Non loin de là certain vieillard
               S'ennuyait aussi de sa part.
Il aimait les jardins, était Prêtre de Flore,
               Il l'était de Pomone encore :
Ces deux emplois sont beaux. Mais je voudrais parmi
               Quelque doux et discret ami.
Les jardins parlent peu, si ce n'est dans mon livre;
               De façon que, lassé de vivre
Avec des gens muets notre homme un beau matin
Va chercher compagnie, et se met en campagne.
               L'Ours porté d'un même dessein
               Venait de quitter sa montagne :
               Tous deux, par un cas surprenant
               Se rencontrent en un tournant.
L'homme eut peur : mais comment esquiver ; et que faire ?
Se tirer en Gascon d'une semblable affaire
Est le mieux. Il sut donc dissimuler sa peur.
               L'Ours très mauvais complimenteur,
Lui dit : Viens-t'en me voir. L'autre reprit : Seigneur,
Vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire
Tant d'honneur que d'y prendre un champêtre repas,
J'ai des fruits, j'ai du lait : Ce n'est peut-être pas
De nosseigneurs les Ours le manger ordinaire ;
Mais j'offre ce que j'ai. L'Ours l'accepte ; et d'aller.
Les voilà bons amis avant que d'arriver.
Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble ;
               Et bien qu'on soit à ce qu'il semble
               Beaucoup mieux seul qu'avec des sots,
Comme l'Ours en un jour ne disait pas deux mots
L'Homme pouvait sans bruit vaquer à son ouvrage.
L'Ours allait à la chasse, apportait du gibier,
               Faisait son principal métier
D'être bon émoucheur, écartait du visage
De son ami dormant, ce parasite ailé,
               Que nous avons mouche appelé.
Un jour que le vieillard dormait d'un profond somme,
Sur le bout de son nez une allant se placer
Mit l'Ours au désespoir ; il eut beau la chasser.
Je t'attraperai bien, dit-il. Et voici comme.
Aussitôt fait que dit ; le fidèle émoucheur
Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur,
Casse la tête à l'homme en écrasant la mouche,
Et non moins bon archer que mauvais raisonneur :
Roide mort étendu sur la place il le couche.
Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ;
               Mieux vaudrait un sage ennemi.
Jean de La Fontaine (1621 - 1695), L'ours et l'amateur de jardins

Vouloir connaître le patient, cela permet d’entendre, d’écouter, de lire, de discerner l’indicible, d’approcher le secret de nos vies. Ainsi, le colloque médecin-malade est la rencontre d’une science et d’une conscience, c’est surtout la rencontre de deux libertés, de deux responsabilités. Le soignant n’a pour seule responsabilité que d’accompagner le patient sur la route qu’il dessine lui-même pp.47-48 (…)

Vouloir soigner c’est vouloir que ce feu intérieur retrouve sa vitalité, sa liberté. Souhaiter le contraire serait une transgression. Comme soignants, nous devons prendre le risque de penser en grand, en nous ouvrant à une altérité qui certainement nous libérera. (…)

La mission de soignants est cette remise en liberté vers un « pour quoi ». Le besoin premier de tout homme n’est-il pas avant tout d’être reconnu comme un être spirituel dans toute sa dignité et ce malgré les blessures de la maladie et les cabossages de la vie ? » La guérison est à ce niveau. Le soignant est présent pour accompagner avec discrétion cette quête de sens, ce nouveau « pour quoi » faire. pp.60-61

Vouloir faire le bien, c’est accepter le risque éventuel d’une éthique de la transgression. p.64 (…)

La cohérence du soin ne trouve sa source que dans la tenue de ce « et » qui lie le savoir et le connaître. Savoir universel et connaissance particulière limitée se lient pour soigner. Le « care-connaissance (altérité) » vient accomplir le « cure-savoir technique » pour donner tout son sens et sa force au soin. p.80

Bertrand Galichon, L’esprit du soin, Bayard, 2019

Respirer et prendre soin par la musique

Fragile - Sting

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Inspiration pour l’équilibre

Lettre du confinement n°5

Par son étymologie, l'équilibre est "exactitude des balances", est un "état de ce qui est soumis à des forces qui se compensent (opposé à déséquilibre)", un juste rapport de forces. Qu’est-ce que cela signifie dans nos vies ? Nombre conseils, études, tutoriels pour nous aider à garder notre équilibre depuis plusieurs années et peut-être plus encore pendant ce confinement.

Équilibre entre nos vies professionnelle et personnelle. Équilibre dans nos émotions… Cette quête sous-entend que cet équilibre est précaire, fragile. En effet, nous nous sentons bien souvent tels des funambules prêts à tomber dans un excès ou dans un autre pour répondre à ou pour fuir des injonctions diverses et parfois contradictoires. Perçu ainsi, nous observons que l'équilibre pour chacun de nous ne peut être un état, un rapport mathématique entre nos émotions, nos aspirations, notre santé. Il nous semble davantage dynamique, mouvement sur notre fil, danse peut-être ?

Les œuvres variées de cette lettre nous invitent à rechercher les sources, les rituels et rythmes qui nous sont propres pour découvrir une nouvelle harmonie dans nos vies. La vie est mouvement, deviens ce que tu es.

Respirer par l'art et trouver l'équilibre

Henri Matisse (1869 - 1954) - La Danse, 1910 pour l'équilibre
Henri Matisse (1869 - 1954) - La Danse, 1910

Respirer par la littérature...

Je ne peux m’empêcher de sourire en repensant à mes jeunes années : toute cette débauche d’énergie qui me poussait à jouer jusqu'à l’épuisement et jusqu'à la dernière seconde pour être parfaitement prêt ! Résultat, j’arrivais sur scène dans un état de tension et de fatigue qui me pénalisait parfois.

Au fil des années et des centaines de concerts effectués, j’ai appris à dormir, le meilleur moyen d’entrer dans ma concentration, de récupérer une énergie salvatrice qui me sera précieuse le soir.

Quel que soit le pays, l’enjeu du concert, l’intensité du concerto à jouer ou la pression qui repose sur mes épaules, je m’octroie systématiquement cette pause d’au moins deux heures. Je mesure ma chance d’avoir cette capacité à plonger dans un sommeil profond en un clin d’œil, comme savent le faire aussi les navigateurs lors des transats en solitaire.

Au réveil, immuablement, une tasse de thé, puis une deuxième, une troisième. Ça y est, mon horloge interne s’est enclenchée, une sorte de mouvement perpétuel qui bruisse au fond de moi. Toute mon énergie se focalise, se précise, mon esprit se tend vers un seul et unique objectif.

Renaud Capuçon, Mouvement perpétuel, Flammarion, 2020

...et la philosophie

Un seul remède : ne mouvoir ni l’âme sans le corps, ni le corps sans l’âme, pour que, se défendant l’une contre l’autre, ces deux parties préservent leur équilibre et restent en santé.

Platon, Le Timée, 88b


La faculté d’entendre plusieurs voix en même temps, de comprendre l’énoncé de chaque voix séparée ; la capacité de se rappeler un thème qui a fait sa première entrée avant un long processus de transformation et reparaît ensuite sous une lumière différente ; et l’aptitude auditive à reconnaître les variations géométriques d’un sujet de fugue sont autant de qualité qui renforcent la compréhension. Peut-être l’effet accumulé de ces dons et facultés pourrait-il rendre les humains plus à même d’écouter et de comprendre plusieurs points de vue en même temps, plus aptes à juger de leur propre place dans la société et dans l’histoire, et plus enclins à percevoir les similitudes entre les êtres plutôt que les différences.

Daniel Barenboïm, La musique éveille le temps, Fayard, 2007, p. 46


[…] L'équilibre concerne uniquement la quantité, la pesanteur, les rapports de force. L'harmonie implique la qualité et la convergence des qualités vers une fin commune. 
La névrose égalitaire qui agite notre époque s'explique par l'oubli de cette distinction essentielle. Le principe d'égalité qui s'exprime par la loi du nombre concerne uniquement la quantité et ne laisse place qu'aux rapports de force entre des êtres et des groupes qu'aucun lien interne ne relie entre eux. D'où le conflit, érigé en loi permanente des sociétés, la généralisation de la violence, qui devient de plus en plus le seul moyen de se faire entendre et d'obtenir satisfaction. Ce qui produit des déséquilibres en chaîne auxquels on essaye de remédier par des concessions et des compromis. Et c'est pour cela que les responsables de la Cité - depuis le père de famille ou le professeur jusqu'à l'homme d'État évoquent l'image de l'équilibriste plutôt que celle de l'accordeur. 
L'équilibrisme a fait son temps : nous n'avons le choix qu'entre les deux termes de cette alternative : restaurer par l'harmonie un ordre vivant ou nous laisser imposer un ordre mort et mortel par une force sans âme qui annulera toutes les autres.

Gustave Thibon, L'équilibre et l'harmonie, Fayard, 2011, résumé

Respirer par la musique et trouver l'équilibre

Cantique de Jean Racine op. 11 - Gabriel Fauré

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Inspiration pour le printemps

Lettre du confinement n°4

Le printemps est là depuis quelques semaines. Nous en profitons différemment. Il se vit au travers des fenêtres certes mais il réconforte. Il donne une lumière plus chaleureuse et plus intense dans nos appartements, il recouvre de couleurs nos arbres, nos existences : vert fort ou tendre, fleurs sur nos balcons ou ceux des voisins dont nous pouvons profiter en les saluant. Les oiseaux chantent et fruit du confinement, nous pouvons les entendre ! Certaines espèces d’insectes retrouvent même le chemin de nos villes…

Une gaieté nouvelle, un renouveau qui nous invite à l’espérance d’un renouveau plus profond peut-être. Renouveau qui s’est fêté ce week-end chez de nombreux croyants : les Chrétiens qui ont fêté Pâques, la Résurrection du Christ après sa Passion, signe de la victoire de la Vie sur la mort ; les Juifs qui ont fêté Pessa’h, en mémoire de l’Exode hors d’Egypte, de la libération du Peuple d’Israël, mais aussi pour célébrer la saison agricole nouvelle. Que ce Printemps donne à chacun de nous, malgré les difficultés, un peu plus de vie et de douceur à nos jours et qu’il vienne ainsi renouveler nos forces.

Respirer par l'art

Le chemin de fer de Paimpol - printemps
Charles Lapicque (1898-1988), Le Chemin de fer de Paimpol, 1957. Huile sur toile 90 x 130 cm (détail)

Respirer le printemps par la littérature et la philosophie

"Les excursions alpines portent en elles un charme magique : même si elles se répètent et se ressemblent, jamais on ne s‘en lasse ; de la même façon, le printemps qui revient toujours semblable ne nous lasse jamais, mais au contraire emplit notre âme d‘un bonheur ineffable."

Pier Giorgio FRASSATI


To make a prairie it takes a clover and one bee,
One clover, and a bee.
And revery.
The revery alone will do,
If bees are few.

Pour faire une prairie, il faut un trèfle et une abeille, 
Un trèfle, et une abeille. 
Et de la rêverie. 
La rêverie seule fera l'affaire, 
Si les abeilles sont peu nombreuses.

To make a prairie, Emily Dickinson (1830-1886)


Le ciel est pur, la lune est sans nuage :
Déjà la nuit au calice des fleurs
Verse la perle et l’ambre de ses pleurs ;
Aucun zéphyr n’agite le feuillage.
Sous un berceau, tranquillement assis,
Où le lilas flotte et pend sur ma tête,
Je sens couler mes pensers rafraîchis
Dans les parfums que la nature apprête.
Des bois dont l’ombre, en ces prés blanchissants,
Avec lenteur se dessine et repose,
Deux rossignols, jaloux de leurs accents,
Vont tour à tour réveiller le printemps
Qui sommeillait sous ces touffes de rose.
Mélodieux, solitaire Ségrais,
Jusqu’à mon cœur vous portez votre paix !
Des prés aussi traversant le silence,
J’entends au loin, vers ce riant séjour,
La voix du chien qui gronde et veille autour
De l’humble toit qu’habite l’innocence.
Mais quoi ! déjà, belle nuit, je te perds !
Parmi les cieux à l’aurore entrouverts,
Phébé n’a plus que des clartés mourantes,
Et le zéphyr, en rasant le verger,
De l’orient, avec un bruit léger,
Se vient poser sur ces tiges tremblantes.

Nuit de printemps, François-René de Chateaubriand (1768 - 1848)

Respirer le printemps par la musique

Waltz of the Flowers - Pyotr Ilyich Tchaikovsky

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Inspiration pour la patience

Lettre du confinement n°3

Pour Aristote, "La patience ne se rapporte qu'à la douleur ; et celui qui supporte et endure les maux avec résignation, celui-là est patient et ferme."* La patience est ici vertu pour vivre avec constance et abnégation les épreuves qui s’inscrivent dans la durée comme celle que nous traversons aujourd'hui avec le coronavirus.

Nous ne sommes pas tous égaux face à l’épreuve. Cette période de confinement semble mettre au jour ou mettre à l’épreuve notre vertu de patience : travailler dans des conditions inhabituelles voire inconfortables ou être contraint à ne plus travailler, supporter l’incertitude du lendemain, supporter le silence de l’isolement, ou encore supporter l’insupportable quand on ne peut accompagner un proche mourant, ou que l’on est obligé de trier les patients faute de place ou de matériel pour tous.

Face à des impatiences bien légitimes, comment goûter une nouvelle patience ? Peut-être en insistant aujourd'hui sur le fait qu’impatiences et patiences peuvent être révélatrices de notre rapport au temps, et ainsi de notre rapport à notre finitude. 

Cette crise manifeste la fragilité de notre condition d’Homme et de nos sociétés comme l’impossible maîtrise absolue de nos existences. Nous proposons que ces prises de conscience invitent non pas à se résigner mais à vivre le présent comme source d’éternité et à redécouvrir notre interdépendance, notre fraternité essentielle. Celle-ci pourra être source d’une douceur de la patience dans notre relation - dans le présent - à soi et aux autres. Puisse cette lettre nous y aider.

*Aristote, La Grande Morale, II, VIII, 27

Respirer par l'art

Attente à la fenêtre - patience
Marcel Rieder ( 1862-1942) Collection privée Photographie P.F. Rieder

Respirer par la littérature et la philosophie

Fable...

Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde :
On a souvent besoin d'un plus petit que soi.
De cette vérité deux Fables feront foi,
Tant la chose en preuves abonde.
Entre les pattes d'un Lion
Un Rat sortit de terre assez à l'étourdie.
Le Roi des animaux, en cette occasion,
Montra ce qu'il était, et lui donna la vie.
Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu'un aurait-il jamais cru
Qu'un Lion d'un Rat eût affaire ?
Cependant il advint qu'au sortir des forêts
Ce Lion fut pris dans des rets,
Dont ses rugissements ne le purent défaire.
Sire Rat accourut, et fit tant par ses dents
Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage.
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.

Jean de La Fontaine (1621 - 1695), Le Lion et le Rat


… la patience "peut tout" au sens où, par elle, l’homme est capable de plus que de lui-même et reçoit son pouvoir être de ce qu’il attend, de ce qu’il espère. […], il ne s’agit pas de nier la valeur de la persévérance volontaire, mais de souligner qu’elle n’est qu’un impératif hypothétique qui peut servir au bien comme au mal : "tenir le coup" peut aussi signifier faire de son ici un bunker dans un travail de négation du monde. Pour mettre en évidence la valeur absolue de la patience, il était donc nécessaire de mettre en évidence une patience plus originaire, de celui qui, dans l’ignorance de sa place, se trouve là-bas où les choses se donnent, de celui qui sait s’étonner du monde et se laisser enseigner par lui […]

La patience est bien alors à la fois l’ethos du phénoménologue et la vertu de tout homme, car elle consiste à accueillir tout être comme une promesse, ce qui est la forme la plus haute de la responsabilité. La patience est en cela bien cette douceur, cette lucidité de la sensibilité, par laquelle on suspend sa propre volonté pour pouvoir percevoir ce qui se donne. Certes, la patience est une souffrance et non une jouissance, mais heureux les patients, car libérés d’eux-mêmes ils trouveront leur joie dans la générosité même de la manifestation.

En effet, seule la patience peut percevoir le temps de tout être et telle est sa douceur essentielle. En cela, la patience est bien un ethos, mais avant d’être un ethos que l’ego se donne dans son auto-élucidation absolue, elle est un ethos qui vient de la rencontre elle-même, et c’est pourquoi elle est "méta-éthique" pour reprendre un terme de Franz Rosenzweig. Comprendre ainsi la douceur de la patience, qui n’est pas pour autant doucereuse, c’est accéder à l’évidence d’un impératif hétéronomique qui n’est pas servitude.

Emmanuel Housset, La douceur de la patience, La patience retrouvée, in Revue d'éthique et de théologie morale 2008/3 (n°250), p. 23 à 38

Respirer et trouver la patience par la musique

Grandaddy - He's Simple, He's Dumb, He's the Pilot

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Inspiration pour revenir à l’essentiel

Lettre du confinement n°2

Revenir à l'essentiel… une nouvelle injonction ou plutôt le constat que jour après jour cela s’impose à nous. A l’exception de nos chers et courageux soignants, ce confinement nous rend impossible de fuir, d’esquiver, de nier par un rythme effréné ce qui nous est fondamentalement nécessaire, indispensable. Comment se révèle cet essentiel ? Par un désir, une soif plus ardente de quelques personnes ou de quelques moments : les appeler, les aimer, les vivre ou les revivre à travers les souvenirs nous apporte une paix, une joie. Ce qui semble nécessité pour chaque être est la relation authentique, nourrie d’attentions et de regards qui nous rendent vivants.

Œuvrons ensemble à ce que chacun puisse recevoir ces attentions, en particulier les plus isolés d’entre nous.

Revenir à l'essentiel par l'art

Danse à la campagne de Auguste Renoir pour revenir à l'essentiel
Auguste Renoir - Danse à la campagne - 1883 - huile sur toile

Respirer par la littérature et la philosophie

Nous ne cherchons tous qu’une seule chose dans cette vie : être comblés par elle – recevoir le baiser d’une lumière sur notre cœur gris, connaître la douceur d’un amour sans déclin. Être vivant c’est être vu, entrer dans la lumière d’un regard aimant : personne n’échappe à cette loi, … (p. 13)

Nous sommes faits de cela, nous ne sommes faits que de ceux que nous aimons et de rien d’autre. Si retranchée soit notre vie, perdue dans les hauteurs brûlées de vent, elle n’est jamais si proche que dans une poignée de visages aimés, que dans cette pensée qui va vers eux, dans ce souffle d’eux à nous, de nous à eux. (p. 60)

[…] il nous faudrait éclairer chaque présence d’un amour à chaque fois unique, adressé en elle à sa solitude inconsolable et pure. Il nous faudrait apprendre à compter un par un chaque visage chaque vague et chaque ciel, en donnant à chacun la lumière qui lui revient dans cette vie obscure. (p.130-131)

Christian Bobin, L’inespérée, Gallimard, 1994


Aimons toujours ! Aimons encore !
Quand l'amour s'en va, l'espoir fuit. 
L'amour, c'est le cri de l'aurore, 
L'amour c'est l'hymne de la nuit.

Ce que le flot dit aux rivages, 
Ce que le vent dit aux vieux monts, 
Ce que l'astre dit aux nuages, 
C'est le mot ineffable : Aimons !

L'amour fait songer, vivre et croire. 
Il a pour réchauffer le cœur, 
Un rayon de plus que la gloire, 
Et ce rayon c'est le bonheur !

Aime ! qu'on les loue ou les blâme, 
Toujours les grand cœurs aimeront : 
Joins cette jeunesse de l'âme 
A la jeunesse de ton front !

Aime, afin de charmer tes heures ! 
Afin qu'on voie en tes beaux yeux
Des voluptés intérieures 
Le sourire mystérieux !

Aimons-nous toujours davantage ! 
Unissons-nous mieux chaque jour. 
Les arbres croissent en feuillage ; 
Que notre âme croisse en amour !

Soyons le miroir et l'image ! 
Soyons la fleur et le parfum ! 
Les amants, qui, seuls sous l'ombrage, 
Se sentent deux et ne sont qu'un !

Venez à nous, beautés touchantes ! 
Viens à moi, toi, mon bien, ma loi ! 
Ange ! viens à moi quand tu chantes, 
Et, quand tu pleures, viens à moi !

Nous seuls comprenons vos extases. 
Car notre esprit n'est point moqueur ; 
Car les poètes sont les vases 
Où les femmes versent leur cœurs.

Moi qui ne cherche dans ce monde 
Que la seule réalité, 
Moi qui laisse fuir comme l'onde 
Tout ce qui n'est que vanité,

Je préfère aux biens dont s'enivre 
L'orgueil du soldat ou du roi, 
L'ombre que tu fais sur mon livre 
Quand ton front se penche sur moi.

Toute ambition allumée 
Dans notre esprit, brasier subtil, 
Tombe en cendre ou vole en fumée, 
Et l'on se dit : "Qu'en reste-t-il ?"

Tout plaisir, fleur à peine éclose 
Dans notre avril sombre et terni, 
S'effeuille et meurt, lis, myrte ou rose, 
Et l'on se dit : "C'est donc fini !"

L'amour seul reste. Ô noble femme 
Si tu veux dans ce vil séjour, 
Garder ta foi, garder ton âme, 
Garder ton Dieu, garde l'amour !

Conserve en ton cœur, sans rien craindre, 
Dusses-tu pleurer et souffrir, 
La flamme qui ne peut s'éteindre 
Et la fleur qui ne peut mourir !

Victor Hugo, Aimons toujours ! Aimons encore !,
"L’âme en fleur", XXII, Les contemplations, 1856

Revenir à l'essentiel par la musique

Brahms ~ Ein Deutsches Requiem, Op. 45 (V/VII) ~ Herbert von Karajan

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Inspiration pour l’unité

Lettre du confinement n°1

Très chers amis,
Nous vivons tous une situation inédite et dans des conditions singulières. Ce confinement indispensable pour enrayer l’épidémie est révélateur de la grande diversité des situations de vie que notre rythme effréné jusque-là masquait à bon nombre d’entre nous. Pas d'unité ici : solitude de certains de nos amis, fragilités en tous genres de certains systèmes, organisations, etc. 

Par notre mission d’insertion sociale et professionnelle de personnes fragilisées, par notre réseau de partenaires associatifs mis en place depuis 4 ans, nous sommes alertés par le risque majoré de ce confinement pour les personnes déjà fragilisées par la précarité, un handicap, l’âge, la maladie. Tous n’ont pas de famille, tous n’ont pas Internet, …
Nous voulons être aux côtés de chacun pendant cette période et vous assurer de notre mobilisation auprès des personnes que nous accompagnons habituellement mais aussi au-delà.

Le rôle de UP for Humanness aujourd'hui est le même qu'hier ; il prend simplement de nouvelles formes. Avec nos associations partenaires, avec les entreprises dans lesquelles nous sommes intervenus, nous imaginons des engagements différents, à distance, mais toujours au service du lien.

Et pour permettre à chacun de respirer et de s'engager, nous vous proposons un extrait de cette lettre hebdomadaire et particulière : l'inspiration du lundi. Sur le modèle de nos "Étincelles" qui nous rassemblaient chaque mois, nous souhaitons offrir un temps de solidarité, d’unité de notre communauté, d’inspiration par des textes, œuvres d’art et musique pour vivre ce temps le mieux possible et ensemble !

Respirer par l'art

Lionel Borla - Unité-Humanité, 2019
Lionel Borla - Unité-Humanité, 2019

Respirer par la littérature et la philosophie

"Avant, je pensais ne dépendre de personne, comme la plupart d’entre nous. Mais j’ai besoin de vous. Même le plus puissant parmi les individus a besoin de l’autre, à des degrés plus ou moins importants. Ce n’est pas seulement une question de survie, mais aussi et surtout d’efficacité. Plus encore il suffit d’évoquer sa fragilité à venir […]. Nous sommes tous dépendants les uns des autres, nous l’avons été totalement à la naissance, nous le serons sans doute à la fin de notre vie. […] Nous sommes tous dans cette heureuse interdépendance, tellement plus riche que de vouloir sécuriser sa dépendance par le biais de l’argent. L’école de la dépendance est à opposer au ring de la possession et de la compétition. (p.175-176) […] bienheureux de faire partie de cette humanité partagée. (p.185)

Je crois aussi que le monde, qui a été pourtant habité par des milliards d’individus depuis le début, n’est jamais le même après le passage d’un seul d’entre nous. L’unique chose que je puisse sentir, bien qu’à la limite de la perception, c’est qu’à chaque naissance ou à chaque mort, le monde et la mémoire du monde s’inscrivent différemment par la simple existence d’un seul. Il garde la trace de tous. (p.197)

Conscient de la fragilité, de la finitude, du temps qui passe, de la souffrance, je ne peux qu’éprouver une sorte de grande fraternité. Il n’y a que la fraternité qui permette à ce monde de vivre. Dans cette solitude inouïe de notre humanité, s’il n’y a pas la fraternité, notre monde est une horreur absolue." (p.199)

Philippe Pozzo di Borgo, Toi et Moi, j’y crois, Bayard, 2015

Il s’agit de dire l’identité même du moi humain à partir de la responsabilité, c’est-à-dire à partir de cette position ou de cette déposition du moi souverain dans la conscience de soi, déposition qu’est précisément sa responsabilité pour autrui. La responsabilité est ce qui exclusivement m’incombe et que, humainement, je ne peux refuser. Cette charge est une suprême dignité de l’unique. E. Levinas reprend ici Dostoïevski : « Nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous, et moi plus que tous les autres. » (p.96-98)

Emmanuel Levinas, Ethique et Infini, Livre de Poche, 1982

Respirer par la musique

"Tout ce qu'on veut dans la vie" - Louis Chédid

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