Article publié dans la revue Pour un monde plus humain de UP for Humanness en octobre 2025
Travailler et habiter, voilà deux nécessités humaines que Jean-Christophe Fromantin corrèle dans cet article pour expliquer la survenue du télétravail. Un tournant sociétal et économique qui n’était pas envisagé par les prospectives du siècle dernier et qui révèle de ce fait les aspirations d’une société en recherche de sens.
L’envie d’habiter et notre relation au travail sont en train de changer, en particulier dans les métropoles. Cette évolution est majeure dans la mesure où elle s’opère au sein des Global city1, dont nous postulions depuis quelques décennies qu’elles seraient l’avenir de l’humanité et l’incarnation de la modernité. L’essai à succès du journaliste américain Thomas Friedman « La terre est plate, une brève histoire du XXIe siècle2 » ouvrait largement cette perspective vers un modèle uniformisé.
Les métropoles mondiales, interconnectées, durables et inclusives étaient la promesse d’un monde meilleur. Beaucoup d’experts prédisaient qu’elles s’inscriraient progressivement dans un paradigme nouveau. Le récit pouvait convaincre ; le discours était politiquement correct ; et la perspective était « tout bénéfice » pour les acteurs financiers et les pouvoirs publics. La concentration des populations dans des mégapoles – idéalisée par les architectes et les promoteurs avec des termes comme « la ville sur la ville », avec en prime « la nature en ville » – permettait d’abord d’optimiser les ressources financières et fiscales sans vraiment interroger les aspirations sociales, ni les choix de vie. Mais l’histoire a bifurqué. Depuis quelques années, la situation n’évolue pas comme prévu. Plusieurs phénomènes annoncent l’obsolescence accélérée de ce modèle qui pourrait n’être que le dernier sursaut du cycle fordiste amorcé au mitan du XIXe siècle.
La fin du cycle relève de différentes composantes dont l’approche empirique, comme la littérature, confirme les limites. On peut situer ces « pathologies urbaines » autour de phénomènes économiques et sociétaux.
L’impasse économique est composée de deux facteurs. Le premier porte sur les limites d’une construction purement performative dont Rosa postule que « l’accélération perpétuelle3 » est devenue la règle. Le monde s’est transformé en une compétition économique dont la vitesse, la densification et l’optimisation sont érigées comme valeurs. Le facteur humain est une variable économique en tant que main-d’œuvre, ou en tant que consommateur. Les modèles de fast fashion comme Shein incarnent ces deux dimensions : produire vite et pas cher, consommer vite et pas cher. Les datas retraitées dans l’IA offrent à ce modèle d’accélération un terrain de jeu quasi-illimité. Un autre facteur tient au principe élémentaire d’équilibre économique. Le développement d’une ville – dans la mesure où elle concentre des facilités de coordination et d’échange – ne doit son développement qu’à la prospérité du territoire qui l’entoure rappelait Braudel4. Imaginer la ville comme le primat exclusif d’un cycle de développement ne fait que renforcer l’asymétrie du modèle. C’est pourtant le constat fait actuellement en observant un appauvrissement des territoires, une perte de savoir-faire et une inexorable désindustrialisation.
L’autre impasse est sociétale et sociale ; elle est de plus en plus prégnante. Elle se mesure à deux niveaux : dans le sentiment de délaissement des populations des territoires non métropolitains, qui se sentent abandonnées et contestées dans leur utilité ; mais aussi dans l’accumulation d’externalités négatives subie par les habitants des grandes villes : la congestion, les maladies liées à la pollution, les dépressions, les difficultés à se loger et l’isolement comptent parmi les problèmes qui progressent dans les métropoles. On est loin d’une promesse métropolitaine dont le bonheur était garanti pour tous. Rosa dans son « approche sociologique de la relation au monde5 » parle de perte de résonnance et d’indisponibité pour caractériser cette évolution. La métropolisation du monde ressemble à une mise « hors sol » de l’Humanité. Latour6 alertait dans le même sens en appelant à distinguer la Terre du Globe ; l’une étant l’expression d’une réalité humaine, l’autre étant sa forme réifiée. La promesse de bonheur étant indissociable d’une réalité terrestre.
Ces impasses sont de plus en plus conscientisées par les populations concernées. La crise de la Covid a probablement cristallisé une réaction. Plusieurs signaux empiriques laissent à penser qu’une bascule s’opère : la plupart des études réalisées sur les choix de vie mettent en avant l’attrait des villages et des villes moyennes comme « villes préférées » des Français ; et les dynamiques démographiques sont orientées vers un mouvement de desserrement. Mais plus généralement, la littérature historique, géographique et en sciences sociales démontre une alternance des mouvements de concentration- dispersion, liés à l’attractivité de la nature, comme fondement de notre anthropologie ; et à la diffusion de l’innovation, théorisée par Pumain7, qui est d’autant plus intense quand elle permet de s’affranchir des externalités négatives liées aux excès de la concentration.
Dans un essai paru en 2019, je postulais que nous allions passer d’un monde globalisant où l’on vit là où il y a du travail, vers un monde terrestre, où nous travaillerons là où nous voulons vivre. L’innovation a ouvert cette possibilité. Le cloud-computing ou les outils de visio-conférence ont consacré l’ère du télétravail et d’une nouvelle liberté résidentielle. Taskin8 souligne que l’innovation opère aujourd’hui le mouvement inverse de celui vécu lors de la révolution industrielle, elle diffuse plutôt que de polariser.
Cette révolution « diffusante » interpelle notre capacité à imaginer de nouveaux modèles socio territoriaux. Il nous appartient de les orienter davantage sur l’épanouissement de l’être humain. Nous devons restaurer la diversité des cultures plutôt que de les aplatir. Dans une exhortation apostolique, Evangelii Gaudium (2013), le Pape François projetait ce modèle dans un polyèdre, une figure géométrique composée d’alvéoles au sein desquelles la prospérité de chaque milieu resterait possible. Nous devons évoluer vers des constructions territoriales plus réticulaires pour que le fait « d’habiter » retrouve son acception polysémique et sa perspective d’espérance …
1 Sassen S., The Global city, London, New-York, Tokyo, Princeton University (1991)
2 Friedman T., La terre est plate, une brève histoire du XXIe siècle, Farras (2005)
3 Rosa H., Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte (2010)
4 Braudel F., La dynamique du capitalisme, Flammarion (1985)
5 Rosa H., Résonnance, La Découverte (2021)
6 Latour B., Où Atterrir, La Découverte (2017)
7 Pumain D., Une théorie géographique des Villes, Université de Liège (2010)
8 Taskin L., « Télétravail, les enjeux de la déspatialisation pour le management humain », Revue Interventions économiques (2006)

Jean-Christophe Fromantin
Maire de Neuilly-sur-Seine, il est également Vice-président du Département des Hauts-de-Seine et ancien Député. Il est Chercheur-associé au sein de la Chaire ETI, Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne et auteur (en cours) d’une thèse sur la crise des quartiers d’affaires. Il est également Délégué général du Think-tank Anticipations et auteur de nombreux essais dont Travailler là où nous voulons vivre, vers une géographie du progrès (Ed. Les Pérégrines).