Article publié dans la revue Pour un monde plus humain de UP for Humanness en décembre 2021
Lucie* a été psychologue dans une prison d’Île-de-France pendant plusieurs années. L’accompagnement de plus de 600 détenus, ainsi que la prise en charge de certaines urgences, ont nourri sa connaissance des parcours de détention et sa réflexion sur la peine de prison.
Que retenez-vous de votre expérience de psychologue en prison ?
Il y a deux éléments qui m’ont particulièrement marquée. D’un côté le rapport que j’ai pu avoir au personnel pénitentiaire. Je ne veux pas faire de généralités à propos des agents, je n’ai pas un point de vue assez global pour le faire et il faut souligner que certains font un travail admirable pour la réinsertion des détenus. Je ne peux néanmoins pas ignorer les abus dont j’ai été témoin et dont j’estime qu’ils vont à l’encontre du travail des psychologues : violence physique ou verbale, mauvaises conditions de détention ou encore tendance à pousser à la faute les détenus, ce qui engendre l’allongement de leurs durées de peines et qui n’incite pas au respect des règles qu’on tente de leur transmettre.
Et d’un autre côté j’ai été marquée par la prégnance des crises suicidaires et la clinique de la psycho-traumatologie chez les personnes détenues, les blessures psychiques datant d’avant l’incarcération. Il faut comprendre qu’une grande majorité sont victimes avant d’être auteurs : blessures d’enfance (maltraitances physiques, psychiques, sexuelles), traumatismes de guerre, troubles psychiques, etc. Il y a un véritable enjeu de ce côté-là. Notre rôle est d’aider les détenus à se saisir de la détention comme d’une occasion de soigner leurs plaies. Dans les premiers temps de l’incarcération, ils voient les obligations de soins comme un moyen d’embellir leurs dossiers, de prouver qu’ils sont dans une bonne démarche. C’est souvent une fois la peine prononcée qu’ils peuvent entamer un travail de fond, accepter d’envisager une thérapie.
Il y a une difficulté à couper les liens avec des réseaux qui les ont menés à la prison mais aussi une lutte permanente contre les addictions, qui continuent jusqu’en prison. On observe que c’est d’autant plus compliqué avec des jeunes détenus qui n’ont pas d’enfants. Ceux qui sont parents semblent chercher davantage à préparer leur réinsertion, ont un déclic plus facilement, récidiveront moins.
Comment votre présence était accueillie par les détenus ? Quelles attentes, quelles demandes ?
Le rapport avec les prisonniers est complexe : nos rendez-vous ne sont jamais imposés mais certaines personnes incarcérées voient surtout l’accompagnement psychologique comme un moyen d’obtenir un aménagement de peine, de se faire bien voir, la relation peut donc être faussée. D’autres sont en demande, ils ont un vrai besoin de voir une personne bienveillante, à l’écoute. Ils ont peur, dans un premier temps, parce qu’ils n’ont jamais consulté, parce qu’ils associent le « psy » à la folie, aux cachets. Dans certains cas on est avant tout là en soutien, comme oreille attentive, même s’il n’y a pas de trouble psychique particulier.
Notre enjeu en tant que psychologue en détention est d’acquérir la confiance des détenus, qu’ils comprennent que nous ne venons pas au service du personnel pénitentiaire ou des magistrats, comme évaluateurs, mais bien à leur service. Dès les premiers échanges et grâce au secret professionnel ils se rendent vite compte de notre posture.
En prison, nous travaillons notamment autour de l’autonomie des détenus. L’incarcération les cadre et les guide en les rendant parfois très dépendants : horaires précis, rendez-vous obligatoires, interdictions… C’est un choix de les inviter à prendre le rendez-vous, à se déplacer seuls, à être ponctuels. Le chemin vers l’autonomie passe aussi par là. Nous abordons le sens du travail : quand une personne a eu entre les mains pour « peu d’efforts » de grandes sommes d’argent il faut l’aider à réfléchir au travail légal, aux salaires bas, etc. La question du projet et des envies pour la suite est également essentielle mais la réponse dépend de l’aménagement de la peine, des formations possibles, des propositions de l’établissement.
Comment décririez-vous les effets de l’incarcération sur la santé mentale des détenus ?
Il y a dans le système pénitentiaire un cadre psychiquement contenant qu’on ne peut pas nier. Il existe des clés en détention pour s’en sortir : un rythme, des traitements médicaux, des formations professionnelles diplômantes, le soutien extérieur qui donne un but… Certains réussissent à se préserver des mauvaises fréquentations au sein de l’établissement, d’autres non. Le groupe en aide certains, surtout en Centre de détention où ils sont davantage invités à l’autonomie, à la vie en collectivité. La Maison d’arrêt en revanche, avec seulement 1h de promenade par jour, on sait que c’est trop dur sur le long terme, trop violent.
Quant aux effets nocifs, il y a de la dépressivité, notamment liée à la rupture des liens avec les proches, aux risques de végéter, de ne pas avoir accès au travail ou à des formations adaptées, ou encore de subir des sanctions pour des écarts sans conséquence. Il y a aussi des traumatismes qui naissent en prison, à cause des relations au avec d’autres détenus (violences, viols), ou simplement à l’enfermement – la perte de repères spatio-temporels – qui a un impact profond sur la santé mentale.
Quelles initiatives vous semblent prometteuses pour l’accompagnement des détenus, la lutte contre la récidive ?
Je ne peux témoigner que de ce que j’ai vu, et je n’ai pas de chiffres sur des changements récents ou sur les suites de ces initiatives mais il y a déjà des propositions qui portent des fruits.
Formation du personnel.
Il y a d’abord un gros travail à faire sur la formation du personnel pénitentiaire. Là où j’ai travaillé, rares étaient les surveillants présents par vocation et l’institution peut avoir tendance à aliéner. De mon point de vue, un réel travail sur le recrutement des personnels pénitentiaires est à engager, afin que ceux-ci s’investissent positivement et au bénéfice de la réinsertion de la population pénale. Ce n’est pas normal que certains considèrent la venue de psychologues comme un luxe pour les détenus, dont on pourrait se passer.
Innovations pédagogiques.
Je suis 100 % convaincue des bénéfices des pratiques de justice restaurative1, qui consistent à confronter les détenus à des victimes ou des proches de victimes pour les aider à réfléchir à l’acte commis, aux conséquences visibles et invisibles, aux dégâts. J’ai assisté à des ateliers d’échange entre des détenus et le père d’un accidenté de la route décédé, la femme d’un homme assassiné, des personnes braquées ou cambriolées… Je crois beaucoup aux groupes de parole en général, qui donnent l’occasion de mettre des mots mais aussi d’entendre les autres sur différents thèmes, l’identification et l’aide par les pairs fonctionne très bien.
Interventions extérieures.
Les ateliers d’associations promouvant la culture : l’art, la littérature, la musique, etc. sont profondément bénéfiques pour les détenus et participent largement à leur réinsertion. Je crois aussi beaucoup aux pratiques de médiation animale, l’accueil d’animaux en cellule ou de temps libres avec des animaux.
Recrutement de psychologues supplémentaires.
Il y a un manque crucial de psychologues, et de médecins, en prison. Les détenus doivent parfois attendre jusqu’à 18 mois avant d’obtenir un rendez-vous. Alors qu’ils vivent une véritable détresse, on leur propose uniquement 10 minutes de rencontre avec un soignant. Pendant les trois ans où j’ai travaillé en centre pénitentiaire j’ai suivi 600 détenus seule, avec parfois 10 consultations par jour en plus des interventions d’urgence et de la formation du personnel ! Dans ce cadre de l’accompagnement psychologique, je crois beaucoup à la thérapie EMDR qui consiste en la guérison des traumatismes et événements douloureux par un traitement neuronal entre l’hypnose et la thérapie comportementale.
Précision : La justice restaurative (ou réparatrice) : concept à l’origine anglo-saxon, la justice restaurative a comme objectif de restaurer le lien social endommagé par l’infraction. Il met en relation l’auteur et la victime pour envisager ensemble les conséquences de l’acte et travailler à sa réparation. Des dispositifs sont mis en place depuis 2010 par les services pénitentiaires d’insertion et de probation (Source : www.justice.gouv.fr).
Lucie*
Lucie* est diplômée de l’École de Psychologues Praticiens et d’un M2 de Psychologie clinique et psychopathologie. Elle a travaillé pour le ministère de la Justice en tant que psychologue dans un centre pénitentiaire, notamment en prévention de la récidive et du suicide.
*À la demande de la psychologue, son nom a été modifié par souci d’anonymat.