Faire progresser notre société dans son accueil de la différence

par | Mar 31, 2026

Article publié dans la revue Pour un monde plus humain de UP for Humanness en octobre-décembre 2020

Pierre Deniziot est Vice-président du conseil régional d’Île- de-France, délégué spécial au handicap. Pour ce numéro, il donne son point de vue sur le rôle de l’État et des différents acteurs publics dans l’inclusion, l’accessibilité et l’accueil de la différence.

Nous devons parvenir à inclure sans effacer les différences, en respectant la vulnérabilité́.

L’environnement de travail est un milieu qui se doit d’être toujours plus humain au sens où il doit pouvoir accueillir la diversité́ des individus, quelles que soient leurs différences, leurs spécificités, leurs forces et leurs fragilités. Loin d’éloigner l’entreprise de la cohésion de son collectif, la diversité́ des collaborateurs est source d’une grande richesse si elle est portée politiquement.

Aucun bon manager ne demande à ses collaborateurs d’effacer leurs différences. En situation de handicap ou pas, chacun a sa personnalité, ses spécificités, ses propres compétences, son expérience, son histoire. C’est pourquoi la politique de recrutement des ressources humaines de nos entreprises doit évoluer pour recruter des personnes avec des savoir-faire plutôt que des « profils » ou des « diplômes ». L’entreprise doit aussi surmonter ses peurs d’engager des personnes dites « fragiles » ou « vulnérables » pour s’investir dans une nouvelle façon de concevoir un environnement de travail meilleur pour tous et plus bienveillant. Une entreprise qui se donne les moyens de s’adapter aux spécificités d’un employé en situation de handicap, c’est une entreprise qui sait remettre en question son organisation, modifier son management, changer ses habitudes. Cela se fait au bénéfice de toute l’entreprise et de tous les collaborateurs quelles que soient leurs spécificités.

Le ministre, le parlementaire, les collectivités, le syndicaliste ou le maire ont une responsabilité dans l’accessibilité à l’emploi d’une personne malade, d’une personne handicapée, d’un senior, d’un ancien détenu ou d’un sans-abri.

L’inclusion doit être une chaîne continue d’attention de tous les pans de la société aux personnes différentes. Depuis la crèche jusqu’à la maison de retraite etmêmelafindevie.Ilyadanscette chaîne encore trop de ruptures, pas assez de fluidité et de transversalité. Les choses évoluent positivement et le « travail en silos » des ministères, des administrations, est désormais remis en question. Les ministres et les parlementaires sont plus sensibilisés à avoir le « réflexe handicap » dans chaque projet de loi, chaque nouveau dispositif et ce mouvement doit se systématiser. C’est le cas des collectivités territoriales également (régions, départements, communes). Au conseil régional d’Île- de-Fance, nous avons systématisé notre attention au handicap par un Agenda 22 qui décline notre politique handicap dans chacune de nos compétences : accessibilité des lycées, des transports, formation professionnelle, soutien aux ESAT (Établissements et Service d’Aide par le Travail) et entreprises adaptées, accès aux sports, aux loisirs, à la culture, aide aux ESMS (Établissements Sociaux et Médico-Sociaux) et aux aidants, accès aux soins, préparation des jeux paralympiques de Paris 2024.

Avec un taux de chômage deux fois plus élevé que dans la population ordinaire, l’accès à l’emploi des personnes handicapées est par exemple pour notre collectivité un enjeu majeur qui nécessite une parfaite transversalité. Former les franciliens handicapés pour les rendre plus employables passe par une mise en accessibilité de nos 560 lycées. C’est aussi favoriser l’accès à la formation ou à l’apprentissage tout au long de la vie pour les publics éloignés de l’emploi. C’est aussi soutenir financièrement les Centres de Rééducation Professionnelle (CRP). Mais c’est aussi rendre accessible les transports en commun et les services de transports à la demande afin de permettre aux personnes à mobilité réduite de se rendre à leur formation ou à leur travail. La question du logement est aussi intimement liée à la capacité de trouver un travail pour une personne handicapée, une personne malade ou précaire, et c’est pourquoi nous mettons tout en œuvre pour construire plus de logements sociaux dans notre région bien que ce ne soit pas une compétence régionale. Enfin, travailler à une meilleure inclusion dans l’emploi, c’est aussi, en tant qu’employeur nous-même, développer une politique ressources humaines et handicap très forte afin d’atteindre 6 % d’agents en situation de handicap (nous les avons désormais dépassés) car charité bien ordonnée commence par soi- même. Ce travail, mené avec les syndicats du conseil régional, a montré que la mobilisation de tous est gagnante. Cette chaîne continue d’attention au handicap est indispensable à tous les échelons des collectivités si l’on veut faire progresser notre société dans son accueil de la différence pour que chacun puisse trouver sa place, s’émanciper et s’épanouir.

L’État a un rôle essentiel à tenir dans l’inclusion de chacun dans la société et dans l’emploi.

Je pense que l’État en tant qu’employeur devrait être irréprochable et respecter l’obligation de 6 % de fonctionnaires en situation de handicap dans les trois fonctions publiques. Pour être crédible, l’État doit absolument sortir du « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ». Plus largement, l’État montre une réelle prise de conscience dans son fonctionnement pour intégrer à son logiciel de pensée la différence, le handicap, la maladie, la précarité. Désormais, pour transformer l’essai, il faut tout simplement plus de moyens. On ne luttera pas contre les déterminismes liés à la maladie, à l’âge, à la précarité, au handicap à moyens constants. L’accompagnement humain à l’école, dans les formations, en entreprises mais aussi l’accompagnement social des personnes précaires, des anciens détenus ont un coût. C’est à l’État de proposer à notre société de se donner les moyens de l’inclusion qui, ne l’oublions pas, est aussi un gisement d’emplois fondamentalement utiles, non-délocalisables et in fine vecteurs d’économie.

Nous devons assumer et faire vivre une responsabilité collective.

L’accès à l’éducation, à l’apprentissage, à la formation est la clé pour réussir l’accès à l’emploi. L’inclusion dans le marché du travail répond à la loi simple de l’offre et de la demande. Face à des compétences recherchées, il faut des personnes formées, aux savoir-faire reconnus. Ce sont donc tous les acteurs concernés qui doivent travailler de manière complémentaire et cohérente. C’est ce qui est initié dans le cadre de la convention multipartite pour l’accès à la formation et à l’emploi des personnes porteuses de handicap regroupant ministères, ARS (Agence Régionale de Santé), régions, l’AGEFIPH, le FIPHFP (Fonds pour l’insertion des personnes handicapées dans la fonction publique), et les partenaires sociaux. Les axes tracés dans ce travail collectif doivent pouvoir se décliner concrètement sur nos territoires, dans nos régions, à l’échelle des bassins d’emploi. C’est un travail de longue haleine mais il est indispensable.

J’ajoute que travailler au développement de formations adaptées, de dispositifs innovants, de nouveaux modes d’accompagnement pour l’inclusion des personnes handicapées dans l’emploi est un formidable laboratoire expérimental. Toutes les avancées que nous pourrons réaliser, toutes les réussites que nous pourrons essaimer bénéficieront à un public bien plus large que les personnes handicapées : les personnes non- francophones d’origine, les personnes illettrées, les chômeurs de longue durée, les personnes très éloignées de l’emploi, les personnes en reconversion, etc.

Pierre Deniziot

Neuropsychologue, Pierre Deniziot est Vice-président du conseil régional d’Île-de-France en charge du logement et du handicap et Maire-adjoint en charge du handicap, de la dépendance et du logement à Boulogne-Billancourt. Il est lui-même porteur d’un handicap.

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