Pourquoi être abolitionniste au XXIème siècle ?

par | 25 Mar 2025 | PUMPH 14

Article publié dans la revue Pour un monde plus humain de UP for Humanness en février 2025

Considérer que la prostitution est une fatalité est pour Catherine Goldmann une absurdité. Responsable adjointe de l’Observatoire International de l’Exploitation sexuelle de la fondation Scelles, elle décrit dans cet article les différents régimes juridiques qui régissent la prostitution dans le monde, et fait l’éloge du modèle abolitionniste adopté en France qui refuse de s’arrêter devant l’apparente fatalité de l’exploitation sexuelle et continue de mener le combat pour en sauver les victimes.

Trois régimes juridiques, fondées sur des approches différentes du phénomène, régissent la prostitution dans le monde.
Le prohibitionnisme (Chine, USA) considère la prostitution comme un délit et l’interdit; tous ses acteurs (personnes prostituées, clients et proxénètes) sont poursuivis ;

Le réglementarisme tient la prostitution pour un mal nécessaire et inévitable qu’il convient de contrôler et d’organiser. Son exercice est soumis à une réglementation administrative : délimitation des lieux, ouverture de maisons closes, enregistrement des personnes prostituées, décriminalisation du proxénétisme…

L’abolitionnisme vise l’abolition de toute réglementation et organisation de la prostitution par l’autorité publique. Dans cette approche, la prostitution n’est ni une fatalité, ni un métier, encore moins une liberté : elle est « incompatible avec la dignité et la valeur de la personne humaine » (Convention ONU, décembre 1949)1.

Un modèle visionnaire

Depuis 1999, l’abolitionnisme connaît un profond changement avec la mise en place du « modèle nordique », venu de Suède, qui renouvelle la réflexion sur la prostitution. Son analyse repose sur trois constats :

La prostitution est un système, organisé autour de trois protagonistes : celui qui achète des actes sexuels (généralement des hommes), celles que l’on achète (en majorité des femmes et des filles), et les intermédiaires qui organisent ce marché. Car il s’agit d’un véritable marché humain avec le profit pour seul objectif : près de 10 millions d’euros saisis par la police en 2023 sur le territoire français, lors de démantèlements de réseaux de proxénétisme 2.

La prostitution repose sur l’exploitation des vulnérabilités : elle est toujours la conséquence d’un parcours de vulnérabilités diverses et touche les plus fragiles de nos sociétés : femmes, enfants, personnes migrantes et/ou issues de minorités, victimes de conflits armés, victimes de catastrophes naturelles, personnes en précarité, victimes de discrimination ethnique ou de genre, victimes de violences et de traumatismes…

La prostitution est une violence. En France, 51 % des personnes prostituées ont subi des violences physiques dans le cadre de la prostitution; 38 % un viol (contre 6,8 % pour les femmes en population générale) ; 64 % des violences psychologiques au cours des 12 derniers mois (insultes, stigmatisation, humiliation…)3. Quel que soit le lieu (rues, appartements, hôtels…), la violence est omniprésente. Au-delà même de ces agressions, la prostitution est par essence une violence pour la personne qui la subit : les personnes survivantes de la prostitution parlent de « viols incessants », de « destruction et d’anéantissement », de « coups de poignard »…

Même si le modèle nordique se heurte toujours à des oppositions, un fait est incontestable : il sauve des vies.

Le modèle nordique en France

Implanté en Norvège, Islande, Canada, Irlande…, c’est en France que la mise en œuvre du modèle nordique est la plus aboutie. Le 13 avril 2016, l’Assemblée nationale adoptait la loi « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées », une loi systémique qui prend en compte :

  • la protection des victimes : abrogation du délit de racolage, création d’un parcours d’insertion sociale…,

  • la répression des auteurs, c’est-à-dire réseaux, proxénètes et clients, seuls responsables du système prostitutionnel : renforcement de la lutte contre le proxénétisme et création d’un délit de recours à la prostitution d’autrui,

  • la prévention et la sensibilisation de la société pour faire évoluer le regard sur la prostitution.

Même si le modèle nordique se heurte toujours à des oppositions, un fait est incontestable : il sauve des vies. Près de 2000 personnes qui ont déjà bénéficié des mesures d’aide à la sortie de la prostitution instituées par la loi française de 2016, en témoignent : « J’avais besoin d’aide, j’étais au bout du rouleau… (Aujourd’hui), je revis et c’est une nouvelle chance pour moi »4

1 https://www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/ instruments/convention-suppression-traffic-persons-and- exploitation.

2 et 3 La prostitution en France, Lettre de l’Observatoire national des violences faites aux femmes, n° 20, 2 mai 2024, p. 4 et p. 9.

4 Guillemet J.-P., Rapport d’évaluation locale de la mise en œuvre de la loi 2016-444 – 2e volet, Paris, 2023.

Catherine Goldmann

Docteure en sciences humaines, elle est responsable adjointe de l’Observatoire International de l’Exploitation sexuelle de la Fondation Scelles. Elle est l’auteure de nombreuses études sur le sujet et participe à la rédaction du Rapport mondial sur l’Exploitation sexuelle depuis sa 1re édition. Elle est aussi cheffe de projet des deux rapports d’Évaluation locale de la mise en œuvre de la loi d’avril 2016 co-financés par DGCS/SDFE et la Fondation Scelles.

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