Article publié dans la revue Pour un monde plus humain de UP for Humanness en février 2025
PROSTITUTION : COMBATTRE UNE FATALITÉ ?
Combattre une fatalité… S’épuiser à quelque chose de vain ? La prostitution existe depuis la nuit des temps alors pourquoi devrions-nous la combattre ? C’est peut-être ce genre de raisonnement qu’il nous faut combattre en priorité car il semble nous autoriser à détourner notre regard, à vivre dans le déni de certaines situations, à accepter l’inacceptable à savoir ici des violences extrêmes et de toute nature infligées à des êtres en détresse.
J’avais peur : peur de ses violences, peur qu’il m’abandonne. Alors j’ai cédé.
Un jour, je n’ai plus supporté. J’ai décidé de fuir.
J’ai porté plainte deux fois, mais rien n’a été fait.
Voilà quelques phrases issues du témoignage de Sonia pour cette revue. La peur d’un autre qui exerce sur vous une domination, la peur des coups, la peur aussi d’être rejetée… Sonia un jour a fui… mais combien sont-elles qui trouvent cette force du désespoir pour partir, pour se libérer, alors que les aides se font rares, que les autorités semblent démunies ?
Pardon, oui pardon, car mon propos jaillit du coeur et du corps d’une femme et en cela, est certainement partial. Mon coeur et mon corps à la lecture de nos auteurs s’indignent et souffrent. Mon coeur de femme mais aussi de mère. Comment accepter cette odieuse réalité d’une prostitution qui, aujourd’hui en France concerne pour moitié des mineures (OCRTEH) ?
Dans le même temps, certaines femmes se revendiquent travailleuses du sexe et demandent notre respect, et oui elles le méritent, en raison de leur dignité intrinsèque, de leur liberté, selon elles, de donner réponse à une réalité qui a existé de tout temps, aux pulsions à assouvir de certains hommes. Et oui, cela peut se faire d’une manière certainement correcte dans quelques cas. Mettons donc de côté ces hommes et ces femmes qui choisissent de prendre du plaisir dans des bras non aimés, de projeter dans des bras inconnus une quête d’affection, le besoin de faire vivre un corps fait de désirs, de soif de ressentir comme nous l’exprime Sully Prudhomme dans ce poème :
Rencontre
Je ne te raille point, jeune prostituée !
Tu vas l’oeil provocant, le pied galant et prompt,
À travers le sarcasme et l’ignoble huée :
Ton immuable rire est plus fort que l’affront.
Et moi, je porte au bal le masque de mon front ;
J’y vais, l’âme d’amour à vingt ans dénuée,
Mendier des regards dans la blanche nuée
Des vierges dont jamais les coeurs ne choisiront.
Également parés et dédaignés de même,
Tu cherches ton dîner, moi j’ai besoin qu’on m’aime.
Qui voudra de ton corps ?
L’amant heureux te fuit ;
Qui voudra de mon coeur ?
L’ange aimé se retire…
Sommes-nous donc voués au glacial délire
Du Désespoir pâmé sur la Faim dans la nuit ?
René-François Sully Prudhomme (1839-1907),
Recueil : Stances et poèmes (1865).
Sully Prudhomme nous révèle les soubassements d’une rencontre un peu particulière entre deux êtres dont les besoins semblent se répondre non pas en profondeur pour se combler réciproquement, durablement, corps et âme, mais en apparence et sur un temps qu’aucun ne saurait ou voudrait prolonger. L’une a faim, l’autre mendie des regards et a besoin d’être aimé. Dans les bras l’un de l’autre, l’une gagne sa vie, l’autre achète ce qui ne se peut.
Sully Prudhomme manifeste le courage et la force de ces femmes qui vendent leur corps pour survivre, qui affrontent sarcasme et regards dégradants portés sur elles et nous interroge sur le caractère inéluctable, la fatalité, de ces situations :
Sommes-nous donc voués au glacial délire
Du Désespoir pâmé sur la Faim dans la nuit ?
Notre dossier, par les auteurs qui ont accepté de contribuer, engage le lecteur dans la compréhension des enjeux et des évolutions d’une prostitution subie et aux réalités variées qu’elle revêt et qui rendent très complexe la recherche de solutions.
Jusqu’à la pandémie Covid-19, la prostitution concernait essentiellement des femmes étrangères avec un racolage de rue. Des filières plus ou moins structurées jouaient sur l’endettement des femmes qui avaient voulu fuir un pays, s’émanciper, fuir une précarité… pour finalement en trouver une autre par une dépendance organisée. Depuis les confinements, l’exploitation déjà existante via internet a explosé et depuis lors tout semble passer par les réseaux avec une augmentation de la prostitution des mineurs, et surtout de mineures françaises. Le phénomène semble similaire dans d’autres pays d’Europe…
Il s’agit dans tous les cas de figure de profiter d’une grande vulnérabilité et ce, sans frontière sociale ou géographique. Cette vulnérabilité pour beaucoup s’est jouée dans l’enfance par des abus, par une dégradation des liens sociaux et familiaux, par un isolement ou par un placement dans les services de la Protection de l’enfance. En effet, les MECS se montrent être des lieux privilégiés de recrutement. Les mineures, toutes, quelque soit leur milieu d’origine, sont d’excellentes proies, plus fragiles, inexpérimentées, manipulables à merci. Différentes entrées leur sont proposées en particulier le « michetonnage » en forte augmentation.
La drogue a également fait son entrée massive. Elle désinhibe, elle permet de se dissocier plus facilement, elle calme les angoisses nées des violences subies. Mais elle enferme encore davantage dans la spirale de la dépendance et physique et économique vis-à-vis des proxénètes devenus dealers de surcroît. Sous emprise, honteuses et invitées à la culpabilité par leurs proxénètes, victimes de dissociation psychique pour survivre, les femmes prostituées n’incriminent pas ou très rarement. En outre, la police manque de moyens et ne sait que faire de ces femmes sans ressources autres que celles consenties par les proxénètes. La prostitution n’existe pas en droit français. Parlons alors de traite, c’est-à-dire d’une personne qui tire un profit pécunier d’une autre.
Enfin, il est important de prendre conscience qu’il s’agit d’un marché avec de nombreux acteurs : des acheteurs, des intermédiaires, des achetés… et des outils informatiques. À qui profite la prostitution et en particulier celle des jeunes ?
Au-delà d’un marché de consommation, qui pourrait somme toute exister sans heurter qui que ce soit si l’on considérait uniquement la liberté de chacun de disposer de son corps, tous les témoignages de nos auteurs concordent sur la violence que ce marché implique dans la très grande majorité des cas : violences physiques, viols, violences psychologiques, traumatismes dans des proportions magistralement supérieures par rapport à la population générale.
Alors que faire ? Nous ne prétendons pas avoir les solutions miracles dans ce dossier. Nous tentons humblement de présenter les enjeux et d’identifier les lieux où il nous semble prioritaire de rassembler nos forces et d’amplifier le combat.
De la nécessité et de l’insuffisance des lois
Trois régimes juridiques s’opposent dans le monde tant sur la vision que sur leurs conséquences : prohibitionnisme (Chine, USA) avec répression des clients comme des prostituées ; réglementarisme ; abolitionnisme.
À lire nos auteurs, le prohibitionnisme ne conduit qu’à des pratiques encore plus cachées et dangereuses pour les prostituées, sans ressources et sans recours possible à des aides ou soins. Certains divergent entre le réglementarisme et l’abolitionnisme.
Réglementer pour abolir ?
Est-ce lâcheté ou pragmatisme de se demander si la réglementation d’une certaine forme de prostitution ne pourrait pas être au service de l’abolition de celle qui abuse des personnes et en particulier des jeunes étrangères ou françaises ? Aucune forme de violence ne doit être acceptée.
La loi du 13 avril 2016 en France, inspirée du modèle abolitionniste nordique, repose sur un triptyque : protection des victimes et accompagnement ; répression des auteurs avec lutte contre le proxénétisme et création d’un délit de recours à la prostitution d’autrui ; prévention et sensibilisation de la société.
Un auteur nous confie que la loi n’est que très peu appliquée…
Former les forces de l’ordre et agir au plus tôt :
besoin de partenariats de proximité
Former notre police mais aussi créer et/ou renforcer des partenariats de proximité avec des acteurs sociaux ou associations spécialisés dans le repérage et l’accompagnement des personnes victimes de prostitution, dont on a vu l’ambiguïté du discours, nous semblent requis. La violence subie doit être considérée de facto afin de mettre en place en temps réel une ordonnance de protection et orienter directement la personne vers des associations ou dispositifs d’aides. Ce sont bien souvent des associations dédiées qui parce qu’elles vont au contact des personnes prostituées – là où elles se trouvent – réussissent à créer par leur fidélité un climat de confiance. Cette confiance instaurée permet le dialogue, les confidences et parfois la décision d’accepter une aide pour sortir de la prostitution. Nous voulons rendre hommage ici à toutes les personnes qui vont en maraudes des nuits durant pour rencontrer, offrir une oreille attentive. Le maître-mot n’est pas de convaincre les personnes à sortir de la prostitution, le maître-mot est d’offrir une présence gratuite, un regard sans jugement qui réconforte celle ou celui qui le voudrait. L’expérience de ces associations peut aider nos forces de l’ordre.
Renforcer les contrôles internet et réseaux sociaux et promouvoir les signalements
Internet devient l’outil de prédilection des prédateurs et des acteurs du marché juteux de la prostitution. Outre un renforcement des contrôles, investigations, etc., et peut-être du nombre de policiers formés au numérique et à ses usages pour démanteler au plus tôt des réseaux qui opèrent via internet, une campagne de communication pour sensibiliser chaque citoyen aux recours existants pour signaler tout comportement ou site tendancieux, dangereux ou illégal, pourrait amplifier la lutte contre la pré-prostitution et la prostitution. Pharos est une plateforme pour signaler des comportements ou contenus illicites sur internet.
Toutefois, la mise en place de ces renforts de la loi et de la police n’aura que peu d’impact sur l’ampleur de la prostitution sans une lutte contre la misère, la détresse économique et sociale, les dépendances dont nous avons parlé qui touchent de plus en plus les enfants et les jeunes.
Prévenir et protéger les enfants et les jeunes
Dans la lettre de l’Observatoire des violences faites aux femmes de mai 2024, il est estimé que 40 000 personnes sont en situation de prostitution. 85 % seraient des femmes, 53 % seraient françaises, et parmi ces dernières, 60 % seraient mineures (même source, NDLR). Ces chiffres sont déclarés certainement sous-évalués en raison de l’augmentation de la prostitution logée (c’est-à-dire hors des rues) facilitée par les outils numériques, qui a explosé depuis la pandémie Covid-19 et qui rend invisible une grande partie des victimes. Des applications nombreuses, des sites internet, l’explosion du michetonnage doivent nous alerter, tout comme l’hypersexualisation des enfants et l’accès à la pornographie de plus en plus tôt. Les conduites à risque pré-prostitutionnelles sont nombreuses et puisque bien souvent à distance au départ les adolescentes ne perçoivent pas l’escalade du danger qui s’organise à leurs dépens.
Systématiser et renforcer la sensibilisation dans les collèges-lycées
Des outils de sensibilisation doivent être construits avec d’anciennes victimes et des acteurs de terrain et déployés systématiquement dans les collèges et lycées. Des conférences/forums d’informations à destination des professeurs, des surveillants, des responsables encadrants, des parents et des élèves doivent être organisés chaque année pour que ceux-ci comprennent les dangers et prennent connaissance des aides à disposition. Nous sommes tous concernés. Les infirmières et psychologues scolaires pourraient aussi bénéficier de formations spécifiques pour renforcer leur capacité à déceler des signaux d’alerte.
Revoir et renforcer en urgence notre système de protection de l’enfance
Les auteurs de ce dossier s’accordent pour déplorer le risque augmenté pour les enfants et jeunes de ladite Protection de l’enfance. Nous souhaitons bien entendu saluer le travail réalisé par les éducateurs de l’Aide Sociale à l’Enfance mais force est de constater qu’ils ne réussissent pas, dans de trop nombreux cas à préserver de la prostitution les mineures placées. Un renforcement des contrôles doit s’opérer dans les établissements de l’ASE comme dans les foyers dans lesquels sont placés les enfants ou adolescents. Trop d’abus y sont vécus ajoutant de nouveaux traumatismes, causes fréquentes d’une entrée en prostitution.
Nous préconisons ici aussi la sensibilisation spécifique requise sur les conduites à risque, sur le continuum du michetonnage à la prostitution, etc., à systématiser dans tous les lieux de vie des adolescents.
Enfin, nous interpelons sur l’infinie nécessité de poursuivre dans la durée l’accompagnement des jeunes à la sortie de l’ASE en démultipliant et renforçant les services jeunes majeurs partout sur le territoire. Ils doivent créer des partenariats avec d’autres acteurs pour construire l’accompagnement personnalisé dont chacun a besoin. Ces partenaires doivent être rémunérés pour leur action de service public.
Renforcer le pouvoir d’agir des jeunes sur leur avenir
De même que le recrutement s’opère souvent par des pairs, nous pensons que la prévention pourrait être plus efficace par les adolescents eux-mêmes comme le proposent Héléna Frithmann et Nathalie Gavens 1 convaincues de l’importance de donner à ces jeunes une capacité d’agir sur leur vie, indispensable pour le développement de leur estime de soi et ainsi pour leur construction et leur avenir.
Investir sur la jeunesse
Des esprits chagrins nous diront peut-être : très bien tout ça mais avec quel argent ? Je leur répondrais qu’éviter la spirale de la drogue, de la destruction, de la marginalisation des enfants et des jeunes est une source d’économies majeure pour notre pays. En effet, combien coûte la prise en charge des jeunes exclus, drogués, exploités, et parfois affectés par des maladies liées à des pratiques sexuelles non protégées ? Quelle perte de création de valeur pour notre pays aussi ? Sans parler de la honte qui doit être la nôtre de savoir les dangers qu’ils courent et de laisser faire… Investir sur la jeunesse est gage de croissance pour notre pays. L’impact de ces différents parcours d’accompagnement doit être mesuré afin de mettre l’argent au bon endroit.
Coopérer pour assurer un accompagnement global des personnes,
clé de la sortie de prostitution
À la lecture de Sonia ou de ceux engagés dans l’accompagnement de la sortie de prostitution, un préfixe se répète : « re » : se re-lever, re-naître, se re-construire, la vie peut re-prendre un sens. Nous parlons donc tour à tour de ce qu’a été la prostitution dans ces vies : une chute, une mort, une destruction, une perte de sens…
Les témoignages ou récits d’accompagnement concordent tous sur la nécessité, pour sortir de la prostitution, d’un accompagnement global et dans la durée qui ne peut s’opérer qu’avec une confiance instaurée elle aussi dans le temps, par une écoute attentive, délicate et sans jugement.
Répondre à des besoins fondamentaux… et singuliers
La sécurité d’un toit, d’un environnement, la régularisation administrative pour les étrangères, et un emploi sont les besoins principalement cités pour sortir de la prostitution. En réalité, une restauration de la santé physique et psychique est également indispensable comme la protection de leurs enfants le cas échéant, et la reconstitution progressive de liens sociaux.
Santé physique – Nous attirons l’attention sur les risques augmentés pour la santé des personnes en situation de prostitution. En 2016, la HAS1 (Haute Autorité de Santé) publiait une étude sur la question. La prostitution n’est pas en soi un facteur de risque d’infection du VIH/Sida2, sauf lorsqu’elle est associée à des facteurs de vulnérabilité psychologique, sociale et économique qui favorisent la propension de personnes à accepter des rapports non protégés à la demande de certains clients. Les HSH et les personnes transgenres qui se prostituent restent en revanche beaucoup plus exposés que les femmes, comme le sont ces personnes en population générale. La prostitution semble en revanche associée à une surexposition à d’autres infections sexuellement transmissibles et à certains troubles gynécologiques. Les femmes présentent une vulnérabilité particulière sur le plan gynécoobstétrical (faible prévention vis-à-vis du cancer du col de l’utérus, faible utilisation d’une contraception orale et fort recours aux IVG) nous rapporte aussi un rapport de Santé Publique France mis à jour en 20193.
Le paysage prostitutionnel a connu des changements majeurs ces dernières années, avec le développement d’une prostitution moins visible et moins accessible aux actions de réduction des risques et de promotion de la santé. Précarité, stigmatisation et forte exposition aux violences sont autant de facteurs qui aggravent les inégalités en termes d’accès aux droits et aux soins4 nous rapporte une étude de N. Monteil en 2020. Elle présente quelques leviers pour améliorer la prévention et l’accès aux soins : le développement de l’empowerment, un meilleur accès à l’information, la formation des professionnels et l’implication de tous les acteurs (professionnels de santé, partenaires locaux, élus).
Santé psychique – Le phénomène de dissociation dont parlent plusieurs de nos auteurs est révélateur de la violence subie par les personnes prostituées, de l’impossible acceptation par notre psyché de cette maltraitance, de cette humiliation, de cette réduction de l’être à un corps objet, en proie à tous les sévices. La réalité est niée par une capacité de jugement et de pensée inhibée afin de pouvoir supporter le traumatisme qu’elle revêt. Où commence la dissociation ? Se manifeste-t-elle déjà dans la revendication de certaines femmes d’être travailleuses du sexe ? Nous ne pouvons répondre à cette question, puisque « le corps n’est ni de l’ordre de l’être ni de l’ordre de l’avoir, oscillant sans cesse entre eux5. » Certaines femmes se prostituant revendiquent cette séparation de leur corps et de leur âme permettant ainsi l’exercice d’un métier. D’autres vivent la prostitution comme le déchirement du corps-âme, autre nom sans doute de la dissociation décrite. Nous alertons alors sur les traumatismes infiniment profonds vécus, puisqu’ils touchent au plus intime de nous-mêmes, le mystère de ce corps-âme, le mystère de notre incarnation, de notre vie.
Reconstruction – Les chemins de renaissance sont longs, voire très longs et toujours singuliers. Ce n’est qu’après une certaine confiance retrouvée, en soi et en les autres, que pourront s’éprouver et s’exprimer des désirs personnels, et qu’un projet professionnel pourra s’envisager. Pour certaines, l’accès à un premier travail permettra de sortir de la prostitution comme le montre très bien l’impact de Solenciel. Un travail qui a été choisi par des femmes souhaitant sortir de la prostitution et conscientes de ce qui pouvait les freiner pour accéder à l’emploi en France. Solenciel leur offre un emploi accessible à leurs compétences actuelles, leur permet d’en acquérir de nouvelles, transférables par la suite, d’apprendre le français sur leur temps de travail, de s’autonomiser petit à petit financièrement et socialement… Et sans doute le plus important : d’être fières d’elles, de retrouver le sentiment de leur dignité. R. Baron le souligne, une vision holistique de l’accompagnement de la personne est indispensable même si l’emploi est là. L’emploi seul ne suffit pas.
Lutter contre les disparités régionales :
promouvoir les Parcours de sortie de la prostitution
et rendre effectives les missions des commissions
départementales de lutte contre la prostitution
Instauré par la loi n° 2016-449 du 13 avril 2016, le parcours de sortie de la prostitution (PSP) permet aux victimes de prostitution de bénéficier d’un logement, d’une autorisation provisoire de séjour (APS), de l’aide financière à l’insertion sociale (AFIS) et d’un accompagnement individualisé, et ce pour une durée six mois renouvelable dans la limite de 24 mois. Le PSP s’organise grâce à la collaboration de la bénéficiaire et d’une association agréée. Fin 2023, 35 départements n’avaient aucun PSP en cours6.
De même, toutes les commissions départementales de lutte contre la prostitution, le proxénétisme et la traite des êtres humains aux fins d’exploitation sexuelle (CDLP) ne présentent pas le même dynamisme. 40 % des CDLP se sont réunies une seule fois ou moins en 2023, celles-ci sont pourtant responsables de la promotion des PSP, de l’examen des demandes, de la sensibilisation et de la formation des professionnels (même source, NDLR).
Des objectifs politiques clairs doivent être donnés aux départements pour faire de ce sujet de la prévention et de la sortie de prostitution une priorité sur l’ensemble du territoire.
Multiplier les études terrain et déployer des outils adaptés pour prévenir,
libérer la parole et accompagner
Développer des politiques efficaces suppose une meilleure connaissance des situations, des pratiques, des filières d’enrôlement dans les villes comme dans les zones rurales de notre pays où les aides se font plus rares et la stigmatisation plus intense par le caractère plus communautaire des modes de vie et d’interaction. Multiplier les études de terrain, développer des lieux d’écoute, promouvoir le numéro d’appel 119 dédié aux mineurs victimes de prostitution, réaliser des campagnes de communication chez les commerçants et les cabinets médicaux sont autant de moyens pour repérer et tendre la main à des personnes qui n’osent que trop rarement parler. Nous insistons ici sur l’importance de comprendre aussi ceux qui ont recours à la prostitution. Sans comprendre le besoin, nous ne comprendrons pas le « marché » et comment répondre au besoin autrement que par l’exploitation des enfants ou des étrangères en détresse économique et sociale.
Soutenir davantage les acteurs sociaux
Nous le voyons, sans une volonté politique claire et un partenariat entre de nombreux acteurs, nous enfermons des milliers de personnes dans ces situations inextricables de dépendance et dans une extrême violence. Nous ne pouvons plus l’accepter. Les associations et les acteurs sociaux doivent être soutenus pour développer des lieux d’accueil, des parcours d’accompagnement, des lieux de travail sécurisés et adaptés. Une culture de l’évaluation et de la mesure d’impact des initiatives menées doit être développée concomitamment pour assurer de l’efficience et de la qualité de leur action.
Là encore, ce sujet nous contraint de réfléchir à la société que nous souhaitons construire, au regard que nous portons les uns sur les autres, ici personnes prostituées mais aussi consommateurs de la prostitution. Combattre la fatalité de la prostitution, c’est peut-être d’abord combattre notre inclination à enfermer l’autre dans son passé ou présent. Comprendre les parcours, les peurs, les besoins, les souffrances. Comprendre pour engager autrement l’avenir. Combattre la fatalité commence peut-être par accepter l’autre comme un processus en devenir et s’engager à révéler ses potentialités (C. Rogers citant Buber, On becoming a person).
Si nous nous y exerçons, nous combattrons avec force tout ce qui entrave ce devenir et en particulier toute forme de violence et d’exploitation.
La violence est odieuse, construis la paix
La souffrance n’a aucun sens, fais-toi proche
Que le jour se lève et que l’ombre s’enfuie !
(extrait de l’hymne de UP for Humanness)
1 et 2 https://doi.org/10.3917/eres.demic.2024.01.0193 H. Frithmann et N. Gavens, Et si les adolescentes placées devenaient des actrices de prévention contre la prostitution juvénile ? Développer les capacités d’agir des adolescentes grâce à un dispositif participatif in Le pouvoir d’agir en protection de l’enfance. Inventer en temps d’incertitude, sous la direction de S. Demichel-Basnier et S. Corbin, érès, 2024.
3 et 6 https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/sites/ efh/files/2024-05/Miprof-Observatoire-national-desviolences- faites-aux-femmes-Lettre-prostitution-2024_2. pdf
4 N. Monteil, Promouvoir la santé des personnes en situation de prostitution, Santé publique et épidémiologie, 2020 dumas-03173750.
5 E. Fiat, Corps et âme, Paris, Editions Cécile Defaut, 2015, p. 245.
Diane d’Audiffret
Co-fondatrice et déléguée générale de UP for Humanness.