Article publié dans la revue Pour un monde plus humain de UP for Humanness en juin-septembre 2023
Sociologue et anthropologue, Yann Benoist a orienté ses recherches universitaires sur les problématiques et les évolutions des populations de la rue en France. Interrogé sur la réalité ou la légende d’une opposition entre les sans-abri et les réfugiés, il s’insurge face à ce qu’il considère comme une stigmatisation.
« Voilà, plus de place pour les sans-abri, mais en même temps, les centres pour migrants continuent à ouvrir partout ». C’est ainsi qu’en 2016, J.P. Pernault, présentateur du journal télévisé, faisait la transition entre un reportage sur les SDF et un autre sur un centre pour réfugiés(1). C’est depuis un leitmotiv de la droite : l’accueil des réfugiés se ferait au détriment des Français les plus pauvres. Ce prêt-à-penser xénophobe vient de l’extrême-droite qui semble n’avoir de compassion pour les démunis que lorsqu’il s’agit de stigmatiser les étrangers. De fait, l’argument ne tient pas la route, et ce, pour trois raisons.
1 – Il n’y a pas d’invasion migratoire
Une idée reçue voudrait que la France soit très favorable à l’immigration. Or, les chiffres de l’OCDE nous disent autre chose. Avec un taux d’immigration de 0,4 %, notre pays est en bas du classement européen2. Considérer l’accueil des migrants comme une menace relève de ce que R. Meyran appelle une panique identitaire (3).
2 – Il n’y a pas de « grand remplacement »(4)
Opposer les SDF et les réfugiés sur la base de leur nationalité est une erreur factuelle. Le statut de réfugié concerne des personnes qui ont fui leur pays, où elles étaient en danger du fait de discriminations. Le terme sans-domicile désigne les personnes qui, ne disposant pas de logement, ont recours à l’hébergement ouvivent dans la rue. Or, comme le rappelle l’INED, 52 % des sans-domicile sont nés à l’étranger(5). Si l’on s’obstinait à dire que l’accueil des réfugiés est une menace pour les SDF, il faudrait alors ajouter que ce sont aussi des migrants, et parmi eux, des réfugiés, qui sont « menacés ». Il n’y a donc pas de « grand remplacement » dans les centres d’hébergement.
Parmi les personnes qui dorment dehors, beaucoup sont immigrées, et dans la rue, elles ne prennent la place de personne. Cette situation nous dit simplement que, discriminés, les étrangers sont davantage mis au ban de la société.
3 – L’hébergement n’est pas le logement
Dire que l’accueil des réfugiés se fait au détriment des sans-abris, c’est ignorer les besoins des plus démunis. Dans le cas de l’arrivée soudaine de migrants, à caused’une guerre par exemple, il s’agit d’offrir rapidement un abri, le temps de trouver une solution pérenne. Cet accueil se fait parfois dans des conditions spartiates, car il s’agit d’hébergement et non de logement.
Cette distinction est essentielle. À l’inverse du logement, l’hébergement ne garantit pas de maintien dans les lieux et n’offre pas de titre d’occupation(6). Or, les sociologues s’accordent pour dénoncer les insuffisances des dispositifs d’hébergement. Ces derniers ne sont que rarement un tremplin pour une situation pérenne(7). En outre, les manquements aux droits humains y sont encore nombreux. Les résidents n’y trouvent pas la liberté et l’intimité nécessaires à une vie digne(8). C’est pourquoi beaucoup de sans- abri préfèrent encore dormir dehors. En réaction à cette situation, experts et associatifs ont milité pour une politique du « logement d’abord » qui s’est progressivement mise en place. Il s’agit d’en finir avec l’hébergement temporaire et de mettre directement à disposition des logements personnels, avec tous les droits qui y sont associés. Si elle est encore beaucoup trop timide, cette politique a largement fait ses preuves en matière de retour définitif au logement, mais aussi de santé et de sortie du chômage(9).
Dans ce contexte, on comprend que l’accueil de quelques réfugiés dans des centres improvisés n’entre pas en concurrence avec la prise en charge des SDF déjà présents sur le territoire. Ces derniers ont besoin d’autres choses que d’un gymnase ou d’une ancienne caserne.
L’hébergement doit être réservé aux situations d’urgence et doit être de courte durée, le temps de trouver une solution pérenne, pour les Français comme pour les réfugiés. La prétendue pénurie de logement n’implique ni de se contenter de l’hébergement ni de discriminer une frange de la population. Des solutions existent qui seraient en outre moins coûteuses pour l’état que les centres et les hôtels « sociaux » : le plafonnement des montants des loyers, la revalorisation des APL, une politique volontaire de construction, l’interdiction de la spéculation immobilière, l’application de la loi SRU, ou encore, la réquisition des logements vides. Des propositions plus constructives que les incantations xénophobes.
1 « Jean-Pierre Pernaut assume ses propos sa déclaration sur les migrants », 2016, in 20minutes.
2 OCDE (2O2O) et Edo Anthony, 2016, L’économie mondiale 2017, Migrations et mouvements de réfugiés : état des lieux et conséquences économiques, Paris, La Découverte.
3 DE COCK L. et MEY– RAN R., 2017, Paniques identitaires, Bellecombe-en-Bauges, Le Croquant.
4 L’expression « grand remplacement » désigne une théorie complotiste qui postule que la population fran– çaise est progressivement remplacée par une population d’origine africaine.
5 Les sans-domicile en France, 2015, Rapport de l’INED
6 10e Rapport du haut comité pour le logement des personnes défavorisées, décembre 2004.
7 DAMON J., 2012. La question SDF, critique d’une action pu– blique. Paris : PUF.
8 BENOIST Y., 2009 Sans-logis de Paris à Nanterre, ethnographie d’une domination ordinaire. Paris, L’harmattan.
9 PLEACE N., BRETHERTON J., 2012. The case for Housing First in the European Union, European Journal of homelessness, 7.

Yann Benoist
Anthropologue et sociologue, il est spécialiste de la très grande pauvreté et de la santé. Son dernier ouvrage Dernière demeure fixe est paru aux éditions Hermann (2022).