Les réfugiés, « valeurs ajoutées » pour l’entreprise et la société

par | Août 26, 2026

Article publié dans la revue Pour un monde plus humain de UP for Humanness en juin-septembre 2023

Théo Scubla est CEO de l’entreprise each One qui facilite l’accès à l’emploi de réfugiés par le biais de la formation, à la fois des candidats et des recruteurs. Il a répondu à nos questions sur les fondements d’un tel organisme et les initiatives à dupliquer pour favoriser cette intégration des nouveaux arrivants par l’emploi.

Ces personnes sont là. En venant en France, elles ont apporté avec elles leur savoir-faire, leur savoir-être, leur savoir tout simplement. Elles ont la capacité decontribuer à la société, d’y évoluer… et il se trouve, en plus, qu’elles le souhaitent !

Lever les freins de façon collective

Avec each One, nous avons cette envie de travailler avec tout le monde, de prendre ce monde « qui n’est pas droit » tel qu’il est. On décide de travailler avec les détracteurs tels qu’ils sont, de mettre les tabous sur la table, de ne pas créer de culpabilité. On veut créer des rencontres qui mettent à mal les fausses croyances.

Les freins sont connus : l’apprentissage du français, la différence culturelle, l’instabilité de logement, les questions de santé, la garde d’enfants… Je croissincèrement que tout cela est surmontable, même si ce sont de vrais freins à lever. Le grand risque est de se cacher derrière ces freins, de partir du problème plutôt que de voir tout ce qui peut être levé si on commence par parler d’un projet commun possible.

Ces freins sont difficiles, douloureux, on les lève progressivement au niveau individuel, mais pour l’emploi il faut aussi et surtout un appel d’air économique. Notre philosophie est que les nouveaux arrivants font partie de notre société, et que si on ne s’assure pas que chacun y trouve sa place, ce sera comme lorsqu’une machine se grippe : chacun va être bloqué, ralenti.

Sortir du seul aspect de l’accompagnement social

La simple opinion que les personnes réfugiées ne relèvent que du champ social et qu’elles ne peuvent pas être regardées au titre de notre intérêt économique, l’opposition de l’intérêt social et de l’intérêt économique, empêchent les entreprises de saisir l’opportunité qu’elles ont. Aujourd’hui elles peuvent avoir tendance à être dans une aide ponctuelle ou minimale, qui n’est pas un véritable engagement, pas un véritable investissement.

each One s’est d’abord créée comme une association (Wintegreat) qui accompagnait exclusivement les personnes réfugiées pour lever les freins, et on s’est aperçus que certaines personnes qui avaient levé tous les freins restaient inemployées ! Les freins n’étaient plus « internes » mais « externes », liés à la capacitédes entreprises à désirer ce recrutement, s’y investir, s’engager. Nous sommes alors devenus nous-mêmes une entreprise parce que cela nous force à avoir unmodèle économique viable en mettant tout cela à plat(1). Nous étions convaincus que c’était le moyen d’être le bon porte-parole pour engager d’autres acteurs du monde économique.

Notre mission est aujourd’hui d’aider les nouveaux arrivants à trouver un emploi « stable, à la hauteur de leurs compétences », quitte à ce que ce premier emploine soit pas l’emploi rêvé pour la personne. Nous avons ainsi compris que si nous voulions vraiment servir notre mission d’insertion, il fallait aider cette mêmepersonne à trouver son deuxième emploi, peut-être un an ou deux ans après.

Cette première étape peut sembler décevante au regard de la mission, mais c’est aussi ce premier emploi qui ouvre toutes les possibilités pour un deuxième, il faut se rappeler qu’il est provisoire.

Notre process est plus lourd que celui des plateformes de recrutement mais plus complet : diagnostic, levée des freins périphériques, formation soft skills et hard skills, 400 heures de formation rémunérées, un employeur formé et sensibilisé… C’est un parcours qui permet de retrouver un emploi avec certitude.

D’autres initiatives sont prometteuses bien sûr. Weavers dans la région lyonnaise a une action similaire à la nôtre, partage les mêmes fondements. L’association Kodiko propose du mentorat aux réfugiés d’une façon intéressante, assez complémentaire, c’est une initiative qui mène à l’action et à la pédagogie sur le sujet.

Au titre de l’inclusion, l’initiative Les entreprises s’engagent lancée par Thibaut Guilluy et pilotée par Sylvain Raymond, nous intéresse beaucoup aussi, elle veut promouvoir de façon très globale les bienfaits de l’inclusion sans pour autant se cristalliser sur une cause ou une catégorie de population.

Du côté de l’employeur

Une fois qu’on a levé certains freins « sociétaux », il reste des freins individuels côté réfugié mais aussi côté employeur. Nous sommes convaincus qu’il fauttravailler des deux côtés. Nous mettons ainsi en place avec les entreprises la liste des process qu’ils vont pouvoir suivre lorsqu’ils intègrent un nouvel employé,nous mettons les tabous sur la table, nous mettons en place des procédures très progressives pour que le recruteur, avec un tiers de confiance, soit rassuré sur les risques qu’il prend. Une fois la personne recrutée, on est en lien avec les managers qu’on forme pour éviter deux écueils : les stéréotypes sur les réfugiés avec un recrutement uniquement « social », ou bien la tendance à vouloir trop aider, en ne faisant pas de retours, en diminuant son niveau d’exigence, etc.

Les recrutés vont contribuer à l’économie de la société, nous pensons qu’ils vont aussi apporter un lien culturel, une compréhension mutuelle avec les pays d’origine. Enfin, quand une personne a eu un parcours difficile et qu’on lui donne sa chance, elle va se battre et entraîner avec elle d’autres personnes. Il y a un effet démultiplicateur pour les personnes, pour l’entreprise, et plus largement au sein de la société.

Nous favorisons une vision apaisée de la France où chacun peut être fier de ses origines et fier du pays dans lequel il habite. L’un des grands échecs de l’immigration est que la France ne s’est pas donné les moyens de créer de la fierté, d’avoir pensé la possibilité d’être français sans nier ses origines, une double fierté nécessaire de générations en générations.

Au regard de la documentation, il manque une incarnation économique de cette insertion. Je rêve d’un débat apaisé sur ce sujet, et c’est en bonne voie. Je sais qu’en attendant, le levier à actionner est celui de l’engagement des entreprises. Elles seules peuvent facilement mettre en place des actions concrètes comme le recrutement, le développement de pédagogies et tenir alors un rôle de porte-paroles sur l’inclusion des personnes réfugiées.

1 each One est à la fois une entreprise à mission agréée Entreprise Solidaire d’Utilité Sociale (ESUS) et un fond de dotation qui mène des actions philanthropiques (les programmes d’accompagnement à la levée des freins). Grâce à son rôle d’intérêt général, en plus de son aspect lucratif, each One perçoit des subventions publiques.

Théo Scubla

Ancien élève de l’ESCP Paris, il est cofondateur et dirigeant d’each One depuis 8 ans, auteur de l’essai Le grand rapprochement, l’entreprise pour construire une histoire commune, Le Cherche-Midi, 2023. Théo est petit-fils de réfugiés italiens, il est engagé depuis une dizaine d’années sur la question de l’accueil des réfugiés en France.

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