Article publié dans la revue Pour un monde plus humain de UP for Humanness en juin-septembre 2023
EXCLUS D’ICI OU D’AILLEURS, COMMENT N’OUBLIER PERSONNE ?
À l’heure où nous parlons d’inclusion dans toutes les sphères des activités politiques et économiques et même culturelles (société inclusive, ville accueillante,entreprise inclusive, écriture inclusive…), qu’en est-il réellement pour les plus exclus ? Doit-on choisir les exclus à inclure ? Outre la tendance bien connue de succession d’actions politiques destinée à une catégorie de personnes en difficultés (l’emploi des jeunes des QPV, l’emploi des seniors, les femmes, l’emploi des personnes en situation de handicap…) avec des avantages, financements, etc. qui s’ouvrent et se ferment en fonction, nous observons dans les débats une tendance à opposer les personnes marginalisées et en grande précarité nées en France avec celles issues de l’immigration. Ces dernières selon certains discours représenteraient un frein supplémentaire à la sortie de la pauvreté des premières.
Fantasmes, réalités, récupérations politiques de tout bord ? Comment discerner et aller au-delà pour éradiquer la misère, exhortation du préambule de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, mantra de multiples associations et en particulier ATD Quart Monde(1) ? Quelles propositions concrètes envisager pour nous mettre définitivement en mouvement dans ce but ?
Rencontrer
Éduquer et sensibiliser largement à l’altérité
Il s’agit pour nous d’éduquer à la différence, à toute différence et développer ainsi au sein de l’école, de l’enseignement supérieur, des mairies et au sein desentreprises différents programmes permettant la rencontre. Non pour se dévisager comme au zoo mais pour s’envisager, découvrir le visage de l’autre, c’est-à-dire, comme nous le précise Levinas, son histoire, son mystère. Pour Levinas, en effet, c’est le « visage » de l’autre qui nous révèle une obligation morale envers tout homme. Non pas le visage comme objet de connaissance ou de perception, mais comme accès « à ce qui ne s’y réduit pas ». Nu, exposé, sans défense, il est « ce qui nous interdit de tuer », il est « signification sans contexte […], sens à lui seul »(2). La vulnérabilité du visage de l’autre nous fait découvrir le propre de l’homme : le décentrement de soi-même pour se centrer sur l’autre qui est vulnérable. Cet autre m’oblige, par l’accès à son visage, à être responsable de sa vulnérabilité et c’est ce qui me rend sujet, humain, digne de mon humanité.
Se laisser transformer : un choix
À la lecture de ces différentes contributions nous vient une seule question qui englobe sans doute toutes les autres : face à ces personnes vivant à la rue, quel être humain voulons-nous être ? ou encore de quelle humanité voulons-nous que nos corps soient habités ? Nous employons le verbe « vouloir » à dessein car il semble que nous soyons chacun devant un choix : celui d’ignorer, de nier cet autre qui me dérange, me dégoûte, me coûte… ou celui de regarder, de rencontrer, de nous laisser émouvoir, de nous indigner des indignités, de nous scandaliser des scandales (E. Fiat).
Comprendre
Les témoignages d’Axelle, Sébastien, Martine ou encore Abdelaqh nous parlent tous d’une descente aux enfers rapide, de conditions insupportables proches de l’ignominie dans les centres d’hébergement d’urgence, d’un manque de protection dans la rue, d’une lenteur voire rupture administrative amplifiées par la dématérialisation et finalement de mains tendues par des personnes, des familles ou des associations qui ont accepté de s’asseoir, d’écouter, de regarder, d’offrir un toit, de donner une chance… palliant ainsi les béances de l’action publique.
Se saisir des situations singulières et analyser nos conditions d’accueil
Alors, fallait-il les opposer quand ils étaient dans la rue pour qu’ils en sortent plus vite ? Les uns empêchent-ils les autres de s’en sortir ? Nos auteurs nous indiquent tous par des approches différentes que cela n’a aucun sens … ni d’un point de vue des réalités démographiques et sociologiques des personnes à la rue et de l’immigration, ni d’un point de vue économique et sans doute encore moins d’un point de vue éthique. Le taux d’immigration en France est un des plus bas en Europe selon l’OCDE, les personnes selon leur état physique, psychique, émotionnel et leur niveau d’instruction ou de langage ne pourront pas accéder aux mêmes solutions dans un même laps de temps, enfin, certaines pourraient contribuer plus largement et plus rapidement à la société ou à une entreprise si les acteurs de l’une ou de l’autre s’y engageaient davantage ou avaient les autorisations pour le faire. Par les accords de Dublin, un demandeur d’asile sera renvoyé « en principe » vers le pays européen dans lequel il est arrivé pour faire sa demande. Un autre sera autorisé à travailler en France, si l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides), passé le délai de 6 mois, n’a pas statué sur sa demande(3). Tout cela ne pousse-t-il pas au travail clandestin et à la rue ? Et si nous prenions notre monde tel qu’il est, comme nous y invite Th. Scubla ? Et si nous décidions de le comprendre ce monde pour mieux en prendre soin ?
Sortir des militances excluantes ou assagir l’amour
De plus en plus de personnes semblent se laisser toucher par la situation des plus exclus et y prendre goût. Dans le même temps, nous observons des militances pour un type d’exclus ou un autre… « chacun son pauvre » pourrait-on dire ! La lutte contre une exclusion en soufflerait-elle une autre ? La souffrance n’a aucun sens, fais-toi proche aimons-nous répéter dans l’hymne de UP for Humanness. E. Fiat nous invite à ne pas choisir entre deux souffrances, à considérer chaque souffrance. Citons en ce sens aussi A. Finkielkraut qui donne aussi des clés pour assagir nos indignations, nos inclinations, et trouver la voie du discernement, indispensable à une action politique juste et durable :
Contre sa propre hybris(4), contre sa propre impatience, la morale elle-même a besoin de méthode et de précautions. La justice sociale ne peut s’exercer qu’au double détriment des privilèges qui cherchent à se perpétuer dans l’indifférence à leurs victimes, et de la justice populaire qui, en parlant au nom de la victime universelle, débouche inévitablement sur le lynchage.
L’amour rappelle à l’Autre, à sa faiblesse, à son visage, à son unicité, un monde toujours sur le point de se noyer dans les eaux glacées du calcul égoïste ou de la pure et simple administration des masses humaines.
Mais il faut aussi à cet amour de l’autre homme un discernement et un souci de la vérité qui le restituent au calcul, le contraignent à « l’étude réfléchie de problèmes sans cesse renouvelés » (Georges Hamel, Le Talmud, le folklore et le symbole) et lui rappellent constamment que l’altérité n’a pas de titulaire, que la cause n’est jamais entendue, et que la question : qui est le prochain ? ne peut recevoir de réponse abstraite ou définitive. Comme si, au commandement de l’aimer que nous signifie le visage du prochain, s’ajoutait l’ordre de philosopher, c’est-à-dire en renversant l’étymologie, d’assagir l’amour, de résister par l’exercice continuel de la raison à la tentation de donner à l’autre homme une figure unique et immuable. « Dans la proximité de l’autre, tous les autres que l’autre m’obsèdent, et déjà l’obsession crie justice, réclame mesure et savoir, est conscience » (E. Levinas, Autrement qu’être)(5).
Se donner les moyens de comprendre : enjeu de liberté et responsabilité du Politique
Des études tous les 10 ans… Cette fréquence de rationalisation, étude, analyse est-elle à la hauteur des enjeux sociaux, économiques mais surtout humains dont nous parlons ? Comment être libre dans nos pensées, réflexions, discernements sans mesures, statistiques, vécus, implications, évaluations des actions associatives et des politiques publiques. Révélons l’invisible ! Ôtons nos voiles d’ignorance et tentons des projections au regard des migrations climatiques à venir, des conflits internationaux… Nous préconisons pour cela en 2024 une étude des enjeux avec l’ensemble des parties prenantes. Elle permettra d’identifier les indicateurs pertinents et les moyens à envisager pour les suivre afin que des analyses puissent être réalisées régulièrement sur chacun des enjeux définis tant pour lutter contre l’exclusion (prévention) que pour l’éradiquer (soin). C’est à cette condition que nos gouvernants pourront définir une vision claire avec des objectifs, nourrie, nous l’espérons, d’un positionnement éthique pour les personnes et notre société. Distinguer les populations qui vivent à la rue, comprendre les trajectoires, etc. sont indispensables pour construire des solutions efficaces et pérennes pour les personnes et notre pays.
Faire et donner confiance
Construire la réciprocité
Il convient de sortir des clivages de gauche et de droite orchestrés de part et d’autre pour se concentrer sur les personnes, les besoins de leurs corps et de leur psychisme – trop souvent niés – et nos capacités à répondre dans des conditions dignes et qui respectent les valeurs de notre société. Nous devons viser une alliance, une réciprocité entre chaque personne et la société dans laquelle elle vit. Cela suppose
des limites et repères clairs (par exemple, l’âge de la maturité sexuelle dans certaines cultures, les contours de la laïcité, les enjeux géopolitiques entre deux populations…). Cela suppose aussi de donner à chacun le sentiment d’avoir une place et de pouvoir contribuer. Estime de soi et fierté sont des moteurs d’une portée incommensurable.
Multiplier les occasions de contribuer et former les acteurs
Nous recommandons pour cela de donner à tous ceux qui le peuvent une activité : un métier ou un travail d’intérêt général, ou encore une activité associative. Bien entendu cela suppose un engagement réel des entreprises et des organisations. Celles-ci sont certes de plus en plus sollicitées et attendues dans leur responsabilité sociale, mais outre une participation légitime aux enjeux sociétaux, il s’agit de saisir des opportunités d’accueil et de formations de talents dont la loyauté pourrait bien faire la différence en termes de performance à moyen terme ! Les entreprises doivent être encouragées et accompagnées par des partenaires compétents.
Réhumaniser l’action sociale
Pour cela, le travail social doit être recentré sur l’humain et non pas sur les méandres administratifs afin de pouvoir « traquer » les potentialités de chacun mais aussi les moments charnière « pré-bascule » (S. Zucca) et ainsi éviter la chute, la rechute ou les points de non-retour de plus en plus observés par des conditions indignes d’hébergement qui font préférer la rue ou encore l’augmentation des trafics de drogues dures. Il ne peut y avoir des zones de non-droit. Ce n’est pas la faim qui tue dans la rue…
Refonder la protection de l’enfance et structurer l’après
Cela confirme une proposition déjà avancée dans nos dossiers Jeunes en 2021 : comment croire en l’avenir ? et Prison, de la condamnation à la réinsertion (fin2021), l’aide sociale à l’enfance et en particulier la sortie de celle-ci doit être totalement repensée. Comment accepter que nos jeunes soient condamnés à la rue sous prétexte qu’ils n’ont pu avoir une cellule familiale stable leur donnant les moyens de se construire ? L’esclavage sexuel et les trafics en tout genre seraient leurs seules issues au regard du coût de la vie ? La prison, leur logement le plus sûr in fine ? Des structures relais doivent être imaginées en urgence.
Construire les conditions dignes d’un accompagnement global centré sur la personne et ses besoins prioritaires
Pour pouvoir répondre à l’hétérogénéité des situations, un recensement des associations et de leurs savoir-faire précis doit être réalisé afin qu’un travail en réseau entre associations et institutions puisse être simplifié. Ces actions doivent être impérativement soutenues par l’État pour que la personne puisse être accompagnée dans sa globalité, dans l’ensemble de ses dimensions : corps, santé, psychisme, langage, droits, emploi…, et dans la durée. Trouver un premier job n’assure pas la stabilité de la personne ou sa réinsertion durable. Sans accompagnement, la plupart retombe dans les « galères ».
Le plan pour le logement d’abord, lancé en 2017, porte ses fruits et semble bien démontrer qu’un « chez soi pérenne » prend une grande part dans la reconstruction personnelle. Dans la même vision, l’automatisation des droits sociaux pour ceux qui y sont éligibles permettraient de se centrer plus rapidement sur les besoins de la personne, ses aspirations, ses potentialités. Nous rejoignons ici une des propositions du livre Votez Fraternité !(6). En effet, 30 % des personnes éligibles à la couverture des restes à charge sur leurs frais de santé n’en font pas la demande. Enfin, un guichet unique simplifié et réhumanisé permettrait d’offrir un égal accès à tous et de rejoindre plus facilement ceux qui se sentent mal à l’aise avec l’outil informatique.
L’ensemble de ces propositions requiert une vision politique clairement définie – grâce à des études, analyses et évaluations régulières – et incarnée – grâce à la coordination d’actions et un discours cohérent dans la durée – qui inscrive les plus démunis au cœur des préoccupations de notre pays, de nos territoires et donc de l’ensemble de nos services publics, chacun étant convaincu, comme dans l’association UP for Humanness, qu’ « agir avec les plus fragilisés, c’est agir au bénéfice de tous ». Pour que cette rationalisation ne réduise pas les personnes concernées à des nombres, des corps-âmes à des « corps-support » (R. Basso), la première étape pour chacun d’entre nous est sans nul doute d’oser s’asseoir, demander à ce « migrant » ou ce « manant » quelle est son histoire et d’écouter avec tous ses sens la réponse… Osons la rencontre transformatrice qui nous rend chacun plus humain ! Les solutions en découleront.
La fragilité stimule l’intelligence. Mieux que la curiosité, mieux que l’ambition, mieux que l’envie, la fragilité aiguillonne la recherche de solutions(7).
1 https://www.atd-quartmonde.fr/produit/eradiquer-la-mi– sere/
2 Levinas E., Éthique et Infini, op. cit., p. 79.
3 https:// www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F2741
4 Hy- bris ou hubris : notion grecque, outrance dans le comporte- ment inspirée par l’orgueil ; démesure
5 Finkielkraut A., La sagesse de l’amour, Paris, Gallimard, Poche, coll. « Folio es- sais », [1984] 2012, pp. 190-191.
6 Arjakovsky A., Arnaud J.-B., Votez Fraternité ! Trente propositions pour une société plus juste, Hermann, 2022.
7 Pozzo di Borgo Ph., Le Promeneur immobile, Albin Michel, 2022, p. 79

Diane d’Audiffret
Co-fondatrice et déléguée générale de UP for Humanness