Article publié dans la revue Pour un monde plus humain de UP for Humanness en juin-septembre 2023
Sylvie Zucca est psychiatre, après une expérience comme méde- cin du travail elle a dédié une grande part de ses accompagnements aux personnes en grande précarité avec le Samu Social, aussi bien auprès des sans-abri « autochtones » que des personnes exilées. Nous l’avons questionnée sur les principaux enjeux humains et sanitaires qui se vivent à la rue.
Comment une part de la population se retrouve-t- elle à dormir dehors ?
S’il y a toujours eu les figures emblématiques des clochards, ils ne sont plus les plus nombreux depuis bien longtemps. Le tissu socio-économique s’est tellement effondré depuis les années 1970 avec la fin des grands bassins économiques ouvriers et textiles, que les individus ont commencé à se retrouver de plus en plus isolés, au chômage, quittant la famille, vivant dans la honte. Il y avait beaucoup de dépressions, de décompensations psychiatriques, de séparations, d’errances, d’alcoolisations chez des jeunes, plutôt des hommes au début. C’est à ce moment-là que les plus fragiles ont lâché prise, les institutions sont devenues moins protectrices, et peu à peu l’ère du numérique et du règne de la gestion administrative de nos vies a débuté… Les motifs d’arrivée à la rue se sont alors démultipliés : ruptures économiques, ruptures familiales, exils mondialisés. Les hôpitaux psychiatriques ont perdu au même moment leur fonction de donner asile – fonction qu’ils avaient jusque dans la fin des années 1980/90 – sans anticipation du devenir et du logement des malades. Nombre d’entre eux se sont retrouvés dans la rue sous ce nouveau label de « SDF ». Cette population est moins nombreuse aujourd’hui mais il y a malgré tout une part de malades psychiatriques à la rue. L’errance, par exemple, peut être un symptôme de la schizophrénie.
Il y a aussi à la rue tous ces jeunes qui sortent de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) une fois majeurs, après avoir vécu en multiples familles d’accueil, et qui seretrouvent à la rue à 18 ans tout juste. Il y a eu des améliorations dans leurs prises en charge, avec des passerelles d’âge et de suivis, mais il y a toujours un énorme travail de prévention et prise en charge dans le secteur de l’enfance en danger à faire, d’autant plus que l’immigration a amené son lot, et continue d’amener chaque jour, des mineurs isolés qui risquent eux aussi de se retrouver dehors. Les structures font ce qu’elles peuvent, mais ce n’est pas facile.
Enfin, en trente ans, l’immigration a donné un nouveau visage aux gens de la rue : exilés, refugiés, demandeurs d’asile, dublinés y séjournent, quelques jours pour les uns, quelques années pour d’autres. Adultes, adolescents, enfants et familles. Cette nouvelle réalité est complexe et engendre de vives tensions, y compris comme je le voyais déjà il y a vingt ans entre SDF autochtones et étrangers, et entre étrangers eux-mêmes, en fonction de leurs origines, des guerres en cours. Et la vivacité autour de l’éternelle question qui vient secouer le Politique est actuellement sur toutes les lèvres : comment intégrer, comment penser le logement, comment penser les grands flux migratoires…
Je voyais aussi à la rue des femmes – françaises – très alcoolisées, grandes malades psychiatriques. Aujourd’hui c’est plutôt la question des syndromes post-traumatiques et des dépressions touchant les femmes par exemple sub-sahariennes, parties seules ou non, ayant vécu des exils terribles, qu’il faut réussir à repérer, soigner.
Quelles principales problématiques humaines et sanitaires avez-vous observées dans la rue ?
J’ai commencé dans la première cellule « précarité- psychiatrie » du Samu Social, c’était tout nouveau, il s’agissait d’aller à la rencontre des gens immobiles surun coin de trottoir, figés, comme « asphaltisés » pour les aider à aller vers les institutions. J’avais à faire à des cas de violences infantiles étalées sur plusieurs générations, des psychoses infantiles, des addictions majeures.
Quand j’ai commencé, le principal sujet d’addiction était l’alcool – dont il est très difficile de sortir – mais aujourd’hui la dangerosité des produits consommés s’est démultipliée avec notamment la banalisation du hash, de la cocaïne, du crack1, des drogues synthétiques. Toxicomanies et désocialisations font malheureusement trop bon ménage. Incuries, addictions, troubles graves de la santé mentale, abandon des enfants et non éducation de toute une frange jeune de la population de la rue. Le Covid a encore aggravé tous ces problèmes en accentuant les risques de désocialisation et d’isolement, de folie donc.
La question de l’accès à un soin sur le long terme est une problématique majeure en santé mentale pour les enfants et leurs parents.
Du côté des personnes qui arrivent, le « dublinisme » (voir lexique page 4), 18 mois quasi-forcés de clandestinité, fait naître un sentiment de rejet, et parfois de révolte, de violence. Je ne dis pas que c’est « la faute de la méchante France », je crois que notre pays a cette particularité d’être dans un système à la fois très généreux et très mortifère, qui ne fonctionne pas. Est-ce que cela pourrait changer ? Je ne sais pas.
J’ai toujours été à gauche mais je réalise qu’il est devenu politiquement incorrect pour une personne de gauche de dire qu’il faut des bords et des limites. Quand un exilé arrive, il me semble important de savoir lui dire clairement ce que dit la loi française sur tel ou tel enjeu, lui faire comprendre les codes, par exemple sur les relations interpersonnelles, la majorité sexuelle, etc. Je caricature peut-être mais il faut bien entendre que parmi la grande majorité de femmes qui œuvrent dans le médico-social ou dans la justice je crois que certaines n’osent pas toujours dire ces choses-là franchement. Comme si elles s’excusaient du besoin de fixer des limites. Cette pseudo-compassion n’est bonne ni pour ceux qui arrivent ni pour ceux qui accueillent.
Comment empêcher ces situations de vie à la rue ? Quels enjeux ?
Il y a des moments charnières dont on parle très peu, des moments de « pré-bascule », lorsqu’une personne encore insérée dans le tissu social va lâcher. Notre société doit réussir à créer des ponts avant cette bascule, avant qu’un être humain ne tombe. C’est difficile parce que les causes sont tellement variées : grave dépression, migration, syndrome post traumatique non soigné, violences, alcoolisme, chômage, divorce, maladie, et surtout cumul de plusieurs causes… Il faut absolument réussir à créer ces ponts, avant que ne s’accélère le processus d’abandon de soi-même à la rue car c’est juste après que cela s’accélère. Les institutions sont aujourd’hui débordées et dans l’impasse, pas de fluidité, pas de place, pas de devenir clair…
Nous avons besoin de modèles institutionnels qui permettent aux plus vulnérables de se réinsérer, pas d’abord vers l’emploi (ne rêvons pas !) mais au moins vers ce qu’est l’humanité : un lieu où il y a de la réciprocité. Et ces lieux existent ! Mais bien sûr il n’y en a pas assez, il faut poursuivre, inventer : il n’y a pas plus heureux qu’un enfant, une femme, un homme qui sait qu’il va pouvoir lui-même donner quelque chose, partager, et non pas seulement recevoir passivement. En tous cas sur le long terme, l’être humain est fait de cet échange social, la charité seule ne peut traiter le problème sur la durée. Vu le nombre de jeunes enfants qui vivent dans la très grande précarité, il est urgent de continuer à les insérer dans notre société au plus tôt, pour ne pas en faire de nouveaux futurs exclus…. Et pour cela, le chantier du soin psychiatrique est à rouvrir complètement, tant actuellement les structures de soins sont débordées.
Les questions administratives freinent aussi beaucoup de personnes, nous avons le devoir d’inventer des systèmes de sorties de la rue plus efficaces, avec plus de chaleur humaine. Nous avons déjà l’expérience malheureuse de trois générations post-guerre d’Algérie avec nos cités et ce serait important de ne pas continuer le même chemin avec les enfants des nouveaux « réfugiés en migrations ».
Je crois que nous devons relier davantage les différentes temporalités des individus : celle du soin, du travail social, de la sortie, du droit à l’erreur… Ne pas le faire, c’est gâcher les choses. Nous avons tout intérêt à permettre à chacun de retrouver la capacité d’agir plutôt que d’agir à sa place.
1 Le crack désigne la « base libre » de la cocaïne dont on in– hale les vapeurs pour se droguer. Son succès dans la rue s’ex- plique par son manque de « pureté » qui le rend moins cher. Le trafic de crack est arrivé en France dans les années 1990 et particulièrement à Paris où la Porte de la Chapelle est sur- nommée « Colline du crack ». Les effets sont une forte stimu– lation mentale et un sentiment de rêve qu’on prolonge avec une nouvelle prise, d’où la dépendance. La « descente » est connue pour être longue et douloureuse.

Sylvie Zucca
Médecin psychiatre-psychanalyste en cabinet et au Samu Social après avoir été médecin du travail, elle a publié en 2007 l’ouvrage Je vous salis ma rue : clinique de la désocialisation (Stock, 2007) réputé notamment pour avoir beaucoup éclairé toute une génération de travailleurs sociaux. Ces dernières années, Sylvie Zucca a travaillé en Permanence d’Accès aux Soins de Santé (PASS) à l’hôpital Saint Louis à Paris en supervision des équipes de psychologues.