Article publié dans la revue Pour un monde plus humain de UP for Humanness en juin-septembre 2023
Qu’est-ce que souffrir, sinon éprouver le sentiment d’un impossible ?
En somme : n’en plus pouvoir, vivre l’épuisement de toute possibilité, voire l’épuisement de la possibilité de toute possibilité ?
Il n’est dès lors pas étonnant que la douleur « exquise » entraîne souvent l’évanouissement : disparaître, ne plus rien ressentir plutôt que de continuer à ressentir cette insupportable douleur… Comme si s’évanouir était la dernière chance de celui ou de celle qui a vraiment trop mal. Et de même on comprendra que le dépressif, la malheureuse, le désespéré, la déshéritée espèrent le sommeil comme une sorte de remède : enfin, enfin s’enfoncer dans cette étrange sphère d’oubli qu’est le sommeil, où l’on ne se délestera pas seulement de ses chagrins et fatigues, mais de soi-même !
Mais pour qui n’a pas la chance de s’évanouir ou de s’endormir – oui, ce sont là vraiment des chances ! – il faut comprendre que souffrir, c’est éprouver qu’il faut supporter l’insupportable, être obligé de penser à ce que l’on voudrait de toutes ses forces pouvoir oublier : cette insupportable démangeaison (que cette pommade non seulement n’a pas apaisée, mais semble avoir aggravée !), cette insupportable révélation (que fait cette femme à celui qu’elle n’aime plus, quand elle lui confirme en effet qu’elle a « rencontré quelqu’un… »). De sorte qu’on définira la souffrance physique comme l’inoubliabilité du corps, et la souffrance moralecomme l’inoubliabilité de soi. Ou du chagrin de soi.
Expliquons-nous : ce qu’il faut comprendre, c’est que si le corps bien portant est un corps oubliable (on a le loisir d’y penser ou de n’y point penser), le corps douloureux est en revanche inoubliable. Ainsi le foie qui chatouille ou gratouille requiert-il toute l’attention de son propriétaire, fait plus que demander cette attention : la réclame, et même l’exige. Et de même l’otite purulente rend inoubliable l’oreille de qui en souffre. On dira enfin – pour parler de la souffrance morale – que notre amoureux éconduit a beau essayer de s’intéresser à la conversation du garçon de café ou à celle d’une amie qui lui raconte la méchanceté de sa belle-mère, qu’il n’y arrive cependant pas, saturé qu’il est par l’immense chagrin qui est le sien.
Ainsi et pour nous résumer : souffrir, c’est ne pas pouvoir se divertir de ce dont on voudrait pouvoir de toutes ses forces se divertir. Ne pas pouvoir oublier ce qu’on voudrait tant pouvoir oublier.
De là : ce qu’il faut bien appeler l’égoïsme, le très légitime égoïsme du souffrant. Lequel égoïsme explique sa difficulté, voire son impossibilité de s’intéresser à la souffrance de l’autre souffrant.
Dussé-je entonner un chant un peu pessimiste : j’avoue ne pas croire à la spontanée solidarité des souffrants. Ou à ce que d’aucuns appellent l’immédiate « convergence des luttes ». Arriver à se divertir de sa propre souffrance pour considérer celle des autres, surtout quand elle est de toute autre nature que la sienne et qu’elle ne concerne ni son enfant ni son amoureux : affaire de sainteté plutôt que d’éthique – et la sainteté est sainte d’être chose rare et même rarissime.
Deux souffrances – si cet aveu m’est permis – me touchent particulièrement ces temps-ci : d’une part celle de ceux qu’on nomme les « migrants », d’autre part celle de ceux qu’on nommait les « manants », c’est-à-dire de ceux qui restent (le verbe latin maneo signifiait « rester »), qui demeurent là où ils sont nés, que facilement par mépris on disait des « demeurés ».
Ces deux souffrances méritent considération, et même urgente assistance ! Comme la vie devait être aux premiers devenue infernale, pour qu’au sacrifice de toutes leurs économies ils s’embarquent dans la nuit à 200 sur un bateau fait pour en accueillir 100, sachant le risque pris pour leur vie et celle de leurs proches dans l’espoir d’une Europe bien avare d’elle- même ! Et comment ne pas pleurer de constater que la méditerranée est devenue le cimetière sans tombes de beaucoup de nos frères ? Comment ne pas se scandaliser de ce scandale, s’indigner de cette indignité ?
Compassion pour Mohamed, qui ayant survécu au voyage est en train de dormir ou plutôt de l’essayer, dans une niche sous le métro aérien de Paris, et se sent perdu, perdu dans ce monde et perdu pour ce monde. Perdu ? Mais cependant rencontrant une prof de français en retraite qui lui apprendra clandestinement,bénévolement la langue dont il aura tant besoin…
La souffrance des seconds – les « manants » – n’est pas spectaculaire comme celles des premiers. Elle ne fait pas qu’ils risquent leur vie pour à cette souffranceéchapper. Mais elle aussi mérite considération, car rester dans le village où on est né et constater qu’après que l’usine où travaillèrent père et grand-père a fermé, ont également fermé les deux boucheries, l’épicerie, la boulangerie, la poste, l’église, les deux cafés, le restaurant, l’école, et que quand le docteur Fayolle prendra sa retraite il ne sera pas remplacé : n’est-ce pas là chose douloureuse ? Constater progressivement que le monde dans lequel on était venu se meurt et semble n’intéresser plus personne : n’est-ce pas là chose scandaleuse ? Et voilà que notre manant, sommé de s’adapter de manière permanente à un monde impermanent, sommé de courir toujours plus vite après un monde où tout va de plus en plus vite, commence de ressentir un point de côté à l’âme, ou un point au côté de l’âme, et éprouve alors grande tentation de se laisser glisser au bord du chemin, renonçant à la déclaration d’impôts sur Internet comme à la prise de rendez-vous avec l’urologue sur Doctolib – de sorte que lorsque le médecin qui découvre très tard son cancer de la prostate lui fait bien vite comprendre qu’il est perdu…
Compassion pour Denis, qui souffre dans une chambre d’hôpital et n’est pas écouté quand il réclame de rentrer chez lui et se sent perdu, perdu dans ce monde et perdu pour ce monde. Perdu ? Mais recevant cependant au chevet de son lit la visite tendre du fils de ses voisins, celui qui l’avait aidé à faire sa déclaration d’impôts, pour un crépuscule bouleversant de bonté.
Mohamed, Denis. L’un Syrien de 32 ans, l’autre corrézien de 80.
Pourquoi choisir entre la considération de l’un et celle de l’autre ?
Le drame : que les militants qui défendent les migrants se fichent de la souffrance des manants – et réciproquement. Car la militance est orientation vers un seul but avec toutes les fibres de son être – ce qui explique son efficacité mais aussi son aveuglement. À la militance – qui puisqu’elle vient de miles, militis se mesure en soldats – nous opposerons la résistance – qui elle se mesure en ohms, en hommes (si ce jeu de mots facile nous est permis…), humains que la considération des uns n’empêche pas de considérer les autres, et travaillent à ce que l’implantation de migrants dans le village de manants n’entraîne l’incompréhension voire la haine des uns pour les autres, des autres pour les uns.
Faudrait-il que Mohamed et Denis soient des saints pour se comprendre, aider ?
Ce serait là bien triste, tant, répétons-le, la sainteté est rare.
Mais terminons par un message d’espoir : que la lutte pour un monde plus humain prenne aussi la forme d’un effort pour que Mohamed comprenne un peu la souffrance de Denis, Denis un peu celle de Mohamed.

Eric Fiat
Philosophe, professeur des universités (Paris XII – Gustave Eiffel).