Article publié dans la revue Pour un monde plus humain de UP for Humanness en juin-septembre 2023
Depuis plusieurs années, le Cercle Vulnérabilités et société étudie la place et le rôle des proches aidants dans la société française. L’un des cofondateurs nous éclaire sur en quoi ce rôle révèle les failles, les vulnérabilités, les axes de progression de notre système de santé ou de l’entreprise.
Les proches aidants occupent une place structurante dans la société en assurant une part décisive de la continuité de l’aide et de l’accompagnement du quotidien. Leur volumétrie – appelée à croître du fait du vieillissement et de la chronicisation des pathologies – comme la valeur de la production des services qu’ils rendent – estimée à plusieurs dizaines de milliards d’euros(1) – en font une des plus puissantes organisations médico-sociales en France.
Cette contribution demeure pourtant relativement invisible. D’une part, l’extrême hétérogénéité des situations vécues empêche une véritable coagulation sociale. L’aidance est une mosaïque : elle varie selon la nature du lien (filial, conjugal, parental, fraternel, amical), l’intensité (de l’appui régulier au quasi-temps plein), l’existence de relais (seul, en co-aidance, avec ou sans professionnels), le territoire (urbain/rural) et les ressources disponibles. D’autre part, l’approche victimaire véhiculée dans le discours public minore le pouvoir d’agir de l’aidant autant qu’elle ignore l’ambivalence de l’expérience : si la charge est réelle, elle cohabite avec la fierté, le sens, les apprentissages et parfois la réalisation de soi(2).
Ce point aveugle pèse sur la collaboration avec le système de santé. Formés pour soigner, les professionnels ont souvent et légitimement du mal à aller contre une pente naturelle les incitant à ne voir l’aidant qu’à l’aune d’un filtre douloureux, un peu comme si à force de regarder le monde avec un marteau chaque problème devenait un clou.
Du reste, l’émergence relativement récente de l’aidant comme tiers acteur d’un « colloque patient-soignant » jusque-là singulier laisse subsister de nombreuses zones de flou quant au périmètre des responsabilités respectives.
La collaboration la plus fructueuse consiste donc à coopérer sans glissement de charge clinique. Elle suppose quelques jalons : clarifier les rôles (l’aidant n’est ni soignant ni patient), expliciter les limites (observation, alerte, soutien, versus actes de soin), organiser les échanges (consentement, partage d’information, point de contact identifié) et garantir l’accès à un relais effectif (coordination, répit, orientation). Un cadre minimal peut tenir en trois questions posées au bon moment : « De quoi le proche est-il capable ? », « De quoi a-t-il besoin ? » et « Qu’est- ce qu’il ne faut pas lui demander ? » Cela implique une montée en compétence des équipes sur le travail avec les proches, et une discipline de coordination avec le médico-social et les acteurs de proximité.
Ressources invisibles
Surtout, ce cadre est de nature à mobiliser une ressource invisible : l’expérience. Une littérature de plus en plus consistante décrit l’émergence ou le renforcement de capacités nouvelles induites par l’aide familiale(3) : auto-organisation, gestion de situations complexes, capacité à coopérer, maîtrise d’outils et d’équipements, intelligence fine du quotidien du patient… Réduire l’expérience de vie de l’aidant à ses seuls besoins d’aide n’est pas lui rendre service : d’abord parce qu’il ne s’y reconnaît pas, ensuite parce que cela prive le système d’un «soutien du dernier mètre » décisif.
Certaines évaluations rapportent ainsi un recul du placement en institution de l’ordre de 18 mois dans le cas de patients souffrant de pathologies neuro-évolutives(4), et plusieurs travaux suggèrent une amélioration du vécu de l’aidant lorsqu’il est associé aux soins plutôt que relégué à leur périphérie(5).
Côté entreprise, les poncifs ont la vie dure, puisque les organisations envisagent souvent leurs salariés aidants comme de possibles vecteurs de déstabilisation. Ce faisant, elles cultivent une forme de crainte peu mobilisatrice et qui les prive d’un impact positif sur la performance tant globale(6) (cohésion, climat social, qualité de ce qui est produit…) qu’individuelle(7) (amélioration de l’efficacité managériale, accroissement de la valeur perçue du manager sur le marché du travail…).
Dans la perspective d’une fragilisation croissante des ressources humaines du fait de facteurs sociaux et médicaux, les aidants se présentent comme les ambassadeurs d’un vaste champ de vulnérabilités (maladie, handicap, santé mentale, accidents de vie…) aux contraintes souvent communes. Intégrer ce rôle à la fois dynamisant et modélisant doit conduire à une meilleure valorisation des salariés aidants, et cela à un moment où l’accroissement inéluctable de l’intensité de l’aide qu’ils apportent pourrait les amener à déserter de plus en plus largement un marché du travail désormais en tension. En faisant le pari des proches aidants, les entreprises pourraient ainsi faire le choix du présent, mais surtout de l’avenir.
1 Les estimations de la valeur économique de l’aide informelle varient fortement selon le périmètre retenu (dépendance des personnes âgées seule vs ensemble des situations d’aide), la méthode de valorisation (coût de remplacement, coût d’opportunité, etc.) et les données mobilisées. À titre indicatif, le Conseil d’analyse économique (CAE) estime, pour la dépendance des personnes âgées, une valorisation de l’aide informelle de 7 à 11 Md€ par an ; à l’échelle européenne, une revue fondée sur des données EQLS estime la valeur du care non professionnel à 3,63 % du PIB. Ce qui, selon les conversions et périmètres, conduit mécaniquement à des estimations en dizaines de milliards pour un pays comme la France.
2 L’Observatoire européen de l’aidance – Opinion Way/ Clariane – octobre 2025 mentionne ainsi qu’en France 90 % des aidants se déclarent fiers de l’aide apportée et plus de la moitié se disent heureux d’accompagner un proche.
3 Voir sur ce point les travaux de la Pépinière Aidance et Compétences disponibles sur https://www.ag2rlamondiale. fr/tous-nos-services/service-valoriser-les-competences- des-aidants
4 Mittelman MS et al. Improving caregiver well-being delays nursing home placement of patients with Alzheimer disease, Neurology, 2006
5 Fiest, K. M., McIntosh, C. J., Demiantschuk, D., Leigh,
J. P., & Stelfox, H. T. (2018). Translating evidence to patient care through caregivers: a systematic review of caregiver- mediated interventions. BMC Medicine, 16, Article 105
6 Prix Esa 2023 – Regards croisés sur le potentiel des salariés aidants – Stéthos/Audiens – https://www. prix-entreprise-salaries-aidants.fr/wp-content/ uploads/2023/10/Prix-ESA-7-Livret.pdf
7 Prix Esa 2025 – Manager un collaborateur aidant – BVA Opinion/Audiens – https://www.prix-entreprise-salaries- aidants.fr/wp-content/uploads/2025/10/Prix-ESA-9-Etude.pdf

Thierry Calvat
Cofondateur du Cercle Vulnérabilités et Société, sociologue de formation, il travaille depuis plus de 20 ans sur la question des aidants familiaux. À ce titre, il a contribué à la création du premier Panel national dédié et au lancement de la première Journée Nationale des Aidants. Président de l’association Juris Santé, il est aussi le co-auteur de Le droit à la vulnérabilité (Michalon 2011).