Article publié dans la revue Pour un monde plus humain de UP for Humanness en octobre 2026
Lorsque l’on vit avec un trouble psychique comme la bipolarité, nos parents en sont souvent les premiers témoins et – comme le patient en errance de diagnostic – le parent vit dans l’incertitude et la perte de repères, il tente lui aussi de « vivre avec », porté par l’amour qu’il a pour son enfant. Sophie relit la place et le rôle qu’ont eu ses parents dans l’évolution de sa maladie, et de son rétablissement.
Il a été très dur pour moi et compliqué pour mes parents de sortir du déni de mes problèmes de santé psychologiques. Les premiers troubles ont débuté lorsque j’avais 16 ans et, pour eux comme pour moi, ils étaient perçus comme anecdotiques… Mais au fur et à mesure que se sont installés des symptômes anxieux puis dépressifs, j’ai commencé à perdre espoir et à me replier sur moi-même. Je me souviens du sentiment d’impuissance tragique de mon père devant ma tristesse profonde et sans cause apparente. Je me souviens de ma mère qui me demandait de me lever quand je restais allongée de façon excessive. Je vivais mal ces réactions, ces injonctions parfois qui m’étaient une souffrance supplémentaire…
Comprendre, protéger, ne pas culpabiliser… : les défis quotidiens de parent aidant
Il aura fallu un virage maniaque et un délire mystique à l’âge de 24 ans pour prendre conscience de la gravité de mon état. Lorsque j’ai consulté un psychiatre, le diagnostic ne s’est pas fait attendre : trouble bipolaire de type I. Je n’y ai pas adhéré totalement, mais la perspective qu’une pathologie psychiatrique ait pu expliquer, au moins en partie, mon comportement m’a apaisé. Mes parents ont été rassurés eux aussi et ils m’ont accompagnée à leur façon dans cette nouvelle page de vie.
Ils ont d’abord voulu me protéger de personnes nocives en dénonçant certains agissements et enseignements auprès d’autorités religieuses. J’étais crucifiée par ces démarches car j’avais plus confiance dans ces personnes marginales qu’envers mes propres parents. J’étais à la fois sous la coupe de « simili gourous » et de mes idées délirantes… Il me paraît aujourd’hui compréhensible et bienfaisant que mes parents aient adopté un tel comportement, alors même que j’étais adulte.
Il est vrai que mes parents étant plutôt de nature protecteurs… Ils ont souvent été rudoyés par mes médecins. Ou bien carrément rendus fautifs, voire responsables de ma pathologie. Je me souviens d’une rencontre entre mes parents et mon psychiatre lorsque j’étais hospitalisée qui a tourné au vinaigre à cause de ce type d’insinuations. Je me souviens que je me sentais écartelée entre une loyauté qui me semblait naturelle, envers ma famille, et une forme de loyauté de raison due à mon psychiatre dans ce « procès » dans lequel j’avais le rôle de la victime. En tout état de cause, ce conflit augmentait fortement mon anxiété et ma perte de repères…
Elle croyait en moi et me répétait avec conviction qu’une force de vie m’avait toujours animée.
Mes parents ont pris conscience de l’importance de leur rôle lorsque j’ai été hospitalisée pendant 11 mois consécutifs. Et j’ai pris conscience du leur. Chaque semaine j’attendais leur visite avec empressement même si je ne connaissais pas alors d’émotion « positive ». Je me souviens par exemple de mes premières permissions, lorsque mon père venait me chercher pour m’amener en bus où je souhaitais aller, ne pouvant me déplacer toute seule. Je me souviens de séjours chez mes parents où mon père faisait avec moi mon pilulier, je me souviens aussi et surtout de la force de conviction de ma mère alors que j’étais suicidaire : elle croyait en moi et me répétait avec conviction qu’une force de vie m’avait toujours animée.
Identifier les bons interlocuteurs, enjeu du rétablissement
Mes parents ne se sont jamais rapprochés d’une association spécialisée qui aurait pu les aider. Il faut dire qu’à l’époque, la santé mentale ne figurait pas du tout parmi les sujets en vogue… et ma mère m’a dit récemment qu’elle ne savait même pas que des associations de ce type existaient. Où ont-ils puisé leur force pour tenir et me soutenir toutes ces années? Peut-être dans leur confiance dans la vie et leur amour pour moi…
Sans idéaliser le rôle de mes parents dans mon rétablissement, je suis consciente que leur espoir et leur générosité, m’ont souvent permis de tenir bonne dans la tempête, de bénéficier de conditions de vie stables, et de saisir des opportunités. Mais j’ai eu besoin aussi d’un réseau d’aide extérieur : psychiatre, psychologue, association, accompagnement spirituel… et de trouver ma propre manière de me rétablir.
Aujourd’hui, la relation s’inverse avec mes parents qui sont âgés et pour l’un d’entre eux, très malade. Avec mon frère et ma sœur, nous sommes devenus des aidants – à distance – de nos parents, de façon naturelle. J’ai toujours redouté ce moment, mais à présent, je constate que mon rétablissement est solide et que je peux assumer ce rôle à mon tour.

Sophie Oliveira
Sophie est Médiatrice de Santé Pair dans l’association Espoir 33 en Gironde. Elle est aussi formatrice en santé mentale. Forte de son parcours de rétablissement dont elle témoigne régulièrement, elle est aussi chroniqueuse pour le site internet du média Ombres et Lumière.