Article publié dans la revue Pour un monde plus humain de UP for Humanness en octobre 2026

Le sujet du suivi médical des enfants de l’ASE fait partie des défis urgents de la protection de l’enfance. L’urgence se fait encore plus pressante lorsqu’il s’agit des soins psychiatriques. Souhaitant agir pour que ces entrées en psychiatrie soient moins brutales et que les parcours de soin soient davantage suivis et accompagnés, le Professeur Guillaume Bronsard a créé, au sein du CHU de Brest dans lequel il travaille, deux dispositifs d’accueil spécialisé pour les enfants de l’ASE. Dans cet article, il met l’accent sur la nécessité de développer ce type de dispositif tout en expliquant les difficultés institutionnelles et éthiques auxquelles il a été confronté.

Pourriez-vous retracer votre parcours et nous présenter les dispositifs d’accueil et de soin pour enfants confiés à l’ASE dont vous avez la direction ?

Je suis Guillaume Bronsard, professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à Brest. Je dirige un service de pédopsychiatrie classique et je consacre aussi du temps à l’enseignement et à la recherche à la faculté de médecine. À Brest, nous avons développé deux dispositifs d’accueil et de traitement pour les enfants placés. Le premier se nomme Madeo. Il est consacré aux « grands incasables », c’est-à-dire aux enfants dont l’état est si perturbé que les foyers et les familles ont beaucoup de mal à les accueillir sur le long terme. C’est un dispositif de soin et d’hébergement pour ces adolescents à très haute vulnérabilité psychiatrique. Le deuxième dispositif est une unité de traitement ambulatoire du psychotrauma complexe chez l’enfant. Les situations y sont un peu moins incontrôlables, ce qui permet de prendre le temps de traiter plus spécifiquement les effets psychiques de la maltraitance infantile.

Il est assez rare d’avoir un service adapté aux enfants de l’ASE, pourquoi ?

Premièrement parce que la pédopsychiatrie est en manque de moyens par rapport à la demande qui est exponentielle depuis 30 ans. Si 200 000 enfants étaient suivis dans les années 90, il y en a plus de 800000 aujourd’hui. Les moyens ont un peu augmenté en 30 ans, mais pas dans les mêmes proportions que la demande. De plus, ce sont des enfants qui n’ont pas de lobbying, c’est-à-dire que leurs parents ne sont pas là pour faire pression afin qu’il y ait des moyens alloués pour un trouble ou pour un autre. C’est assez notable dans les troubles du neurodéveloppement et du comportement alimentaire. Il ne s’agit pas de faire porter la faute aux parents qui se mobilisent pour leurs enfants, mais il faut être conscient que cela crée un déséquilibre assez important. Deuxièmement, parce que les services adaptés aux enfants de l’ASE font l’objet d’un débat éthique. Faut-il créer des filières de psychiatrie spécialisées pour les enfants de l’ASE, au risque de stigmatiser encore plus leurs parcours (avec en fond, le risque de faire de ces filières des « filières pour les pauvres ») ? Beaucoup s’y opposent. Mon avis est que si on ne le fait pas, ces enfants ne viennent pas. En somme, soit on ne fait rien pour eux et ils ne viennent pas, soit on fait quelque chose pour eux et on risque de les stigmatiser. Je pense que dans la mesure où, sur le plan du lobbying, les personnes qui accompagnent les enfants en pédopsychiatrie ne sont pas du tout les mêmes (c’est-à-dire que pour les enfants de l’ASE ce sont des éducateurs, des juges, et pas des parents), il faut penser des dispositifs spécialisés. Ceux-ci ne sont ni mieux, ni moins bien. Ils nécessitent simplement que les pédopsychiatres de ce service aient été formés afin qu’ils soient spécialisés d’une part sur cet accompagnement assuré par d’autres adultes que les parents, mais aussi sur les troubles de ces enfants qui sont spécifiques.

Voilà le cœur du sujet, qui est aussi la raison qui m’a conduit à créer des dispositifs dédiés aux enfants de l’ASE. Sans ces dispositifs, ces enfants ne viennent pas se faire soigner ou alors ils ne viennent que par les urgences le vendredi soir quand le foyer craque, ce qui est très défavorable pour rencontrer la psychiatrie.

Pouvez-vous expliquer la particularité des troubles psychiatriques rencontrés chez les enfants de l’ASE ?

Quelques études épidémiologiques nous ont permis d’identifier trois groupes.

Le premier concerne une petite majorité des enfants de l’ASE qui ont une insécurité modérée (insomnies, dépressivité, anxiété) qui n’entre pas dans le champ pathologique. Leur situation n’est pas très inquiétante sur le plan psychiatrique mais il faut s’en occuper pour que cela ne se dégrade pas.

Le deuxième groupe rassemble les jeunes dont le trouble ressemble beaucoup au trouble de la personnalité borderline mais ils sont trop jeunes pour que ce diagnostic puisse être posé comme tel. Ils manifestent trois symptômes : l’impulsivité, la dysrégulation émotionnelle sévère et la dépressivité sévère. Ils ont des conduites à risque et nécessitent un suivi psychiatrique une fois par mois pendant un à deux ans, souvent de la puberté à l’âge de 15/16 ans. Pour eux, on a besoin de lits de crise, car quand les foyers sont dépassés, il faut qu’ils puissent confier le jeune à l’hôpital pour une hospitalisation courte. Il ne faut pas attendre que le cas soit critique et que l’on soit obligé de passer par les urgences car c’est vraiment catastrophique.

Le troisième groupe est le plus petit et concerne les « grands incasables » qui ont des états psychotiques ou de grandes dysharmonies cognitives (1). Eux ont besoin de lieux de soins et d’hébergement longue durée. Ils ne peuvent pas rester en foyer ou à l’hôpital. C’est pour eux qu’on a créé des foyers comme Madeo.

Quels sont vos liens avec l’ASE ?

Le problème de la collaboration pédopsychiatrie et l’ASE c’est que les professionnels de l’ASE nous en veulent de ne pas avoir été présents dans les grandes crises. Et donc une fois qu’il y a cette déception du côté des travailleurs sociaux, nos liens se détériorent beaucoup. La pédopsychiatrie doit se donner l’obligation d’être présente dans les grandes crises comportementales, d’où la nécessité d’avoir des lits de crise.

Mais cela ne suffit pas. Nous rencontrons un gros problème de discordance de langage, de transculturalité entre la culture socio-éducative et celle de la médecine psychiatrique. Il faut donc absolument des espaces de travail au calme pour coconstruire une culture commune. Il ne faut pas que ce soit une formation de trois jours sur l’attachement ou le suicide mais bien un lieu de rencontre régulier où chaque acteur peut recevoir un enseignement commun et en discuter pour ensuite s’y référer.

Si vous pouviez changer quelque chose, quelle serait votre priorité ?

Il faut vraiment protocoliser le dépistage et les suivis des enfants confiés à l’ASE. Les enfants de l’ASE n’ont pas de parents pour suivre cela donc il faut que la pédopsychiatrie sache totalement organiser ce dépistage et ce suivi spécifique. Ils sont nombreux mais cela reste moins de 2 % de la population, et une bonne partie est déjà suivie. Ce sont des enfants à très haute vulnérabilité, mais ils sont repérés, listés, donc c’est possible ! Ils y ont droit, il ne faut pas qu’ils soient les dernières roues du carrosse de la pédopsychiatrie, même si le carrosse n’est pas en grande forme. Je pense que c’est possible avec des moyens supplémentaires, qui n’ont pas besoin d’être gigantesques non plus.

 

1 Les enfants atteints de dysharmonie cognitive sont des enfants avec une « intelligence normale, mais dont le développement des structures de pensée est en retard par rapport à l’âge ou encore s’est développée de façon dysharmonique » (Cogito’Z, la psychologie au présent)

 

 

Guillaume Bronsard

Psychiatre pour enfant et adolescent, il est chef de service au CHU de Brest et professeur à la faculté de médecine de Brest. Il est aussi membre du Conseil national de la protection de l’enfance (CNPE). Il a écrit plusieurs ouvrages sur la santé mentale des enfants et des adolescents dont un en particulier paru en 2025 sur le thème des enfants placés : La santé mentale des enfants placés. Connaître, comprendre, soigner.